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Des jalons vers l'an 2000
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Métamorphose de la commémoration

Métamorphose de la commémoration

Métamorphose de la commémoration : d'essence d'abord religieuse, elle passe de son âge devenu historique à son âge aujourd'hui mémoriel. Et, du même coup, changent profondément son sens, sa forme et ses objets.

 

Le modèle historique et traditionnel de la commémoration, d'inspiration civique, illustrait l'affirmation volontaire d'une perpétuité nationale. Il émanait d'une souveraineté impersonnelle, la France, la République, la Nation. Il célébrait l'unité d'une épopée aux grands acteurs incontestés. Il supposait un ordre et une hiérarchie qui descendaient des sommets de l'État jusqu'aux écoliers rassemblés autour des monuments et sur les places publiques. Manifestations rares et puissamment sélectives, solennelles et, aux deux sens du mot, concentrées.

 

Le modèle qui, de nos jours, se met en place, sourd au contraire des profondeurs de la société. Il émane des groupes de solidarité, collectivités, régions, institutions, corporations. Il déserte le national pour s'enraciner dans le local, il s'émancipe du scolaire pour se fixer sur le culturel, il s'alimente au touristique et s'accorde au médiatique. C'est un tout autre type de rapport au passé qui s'exprime à travers lui ; comme si, après tant d'autres instances de transmission, c'était le passé lui-même qui avait perdu son autorité. La "Patrie reconnaissante" s'est effacée au profit d'une commémoration en liberté. Moins un hommage des vivants aux grands morts pour une promesse d'avenir qu'une occasion, pour les vivants, de choisir et de proclamer leur incertaine et multiple identité. On ne commémore tant aujourd'hui le passé que pour mieux célébrer le présent.

 

Comme la relativité, nous voilà donc passés de la commémoration restreinte à la commémoration généralisée. Sur fond de tableau, c'est la basse continue aujourd'hui de la vie culturelle, artistique et littéraire, universitaire et savante, qui tend à se dérouler tout entière selon le calendrier commémoratif. Du colloque à l'exposition rétrospective, du catalogue à l'édition exhumatrice, l'anniversaire est devenu la pierre d'angle de tout programme de travail intellectuel. Au musée imaginaire de la culture nationale, il est ce qu'un dictionnaire alphabétique est à l'encyclopédie des savoirs : un principe d'ordre et de choix. Principe utile et efficace de pédagogie nationale où s'expriment une curiosité publique et une demande d'information sur le patrimoine historique auxquelles cette brochure même tend à répondre.

 

À l'autre pôle du spectre aux frontières indécises, au sommet, ce sont les grandes dates nationales qu'il est impossible à l'État de ne pas célébrer, du type bicentenaire de la Révolution ou armistice de 1918. L'histoire nationale, devenue largement patrimoniale, tend à les multiplier, chaque année apportant son lot d'occasions virtuelles qu'il appartient à la volonté politique, donc orientée, de rendre actuelles : l'abolition de l'esclavage, largement orchestrée par exemple en 1998, plutôt que l'institution de la Ve République, restée confidentielle. Programme, contenus, message et sort de ces commémorations officielles sont alors devenus problématiques. Car l'État propose, mais nul ne sait trop bien ce que la commémoration fera de ces commémorations.

 

Le phénomène en effet prolifère en même temps que le doute s'installe en son cœur sur sa raison d'être et son bon usage. À commencer par la légitimité même de l'expression : commémorations ou célébrations ? Faut-il les dire nationales au moment où leur dynamisme interne cesse précisément de l'être ? Jusqu’où élargir la célébration des personnes à celle des œuvres, mouvements, découvertes et même concepts ? Faut-il rester fidèles aux anniversaires à chiffres ronds ou se dégager du calendrier pour mettre en relief certains thèmes ? Le rituel festif, dans sa dissémination démocratique et répétitive, fige-t-il la commémoration ou la constitue-t-il ? À une époque où, comme la chaleur de l'histoire pour Michelet, la mémoire "vient d'en bas", peut-on gouverner d'en haut la commémoration ? Et que signifie pour l'autorité publique se contenter d'un rôle purement incitatif ? La difficulté va plus loin. Aucun événement n'étant, depuis la guerre, intégrable de plein droit à une mémoire nationale unitaire, la commémoration d'État, faite pour rassembler, peut-elle échapper au risque de diviser ? Ce ne sont là que quelques-unes des interrogations qui habitent l'activité commémorative comme celle-ci habite l'époque. C'est la fonction et peut-être même la mission supérieure d'un Haut Comité des célébrations nationales de se faire le lieu privilégié de cette réflexion.

 

Ce Haut Comité, qui prend le relais de l'Association pour les célébrations nationales sous la présidence de Jean Leclant, secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, a été institué par Mme Catherine Trautmann, ministre de la culture et de la communication, à la veille d'une date hautement symbolique. L'an 2000 se singularise dans la suite déjà longue des célébrations nationales. Quel que soit, en effet, le scepticisme qui peut entourer son approche, ce millésime fatidique est chargé de lourdes et multiples significations. Fin de millénaire, mais aussi fin de siècle et fin de cycle. Le millénaire a beau ne toucher que la chrétienté, le cycle ne concerner que le monde ébranlé par la Révolution et le siècle ne prendre tout son poids que pour ses victimes, en un instant changera pour toute l'humanité la manière de se repérer dans le temps. Imaginons seulement le XIXe siècle devenu soudain pour nous l'avant-dernier, et non plus le siècle dernier : c'est la perspective historique entière qui tourne sur ses gonds. L'an 2000 fait partie des rares dates à être, en soi, une date historique. Cette singularité suffit à lui donner son caractère transcendantal.

 

Pierre Nora
directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, directeur de la revue Le Débat membre du Haut Comité des célébrations nationales