Le docteur Lamaze met au point l'accouchement psychoprophylactique dit sans douleur

Mars 1952

En 1956, le docteur Fernand Lamaze, chef de service de la maternité des Bluets, ouverte en novembre 1947, réalisation sociale des syndicats CGT de la Métallurgie de la région parisienne, fait paraître avec René Angelergues, André Bourrel, Roger Hersilie, Bernard Muldworf, Pierre Vellay et Henri Vermorel un livre qui fera date dans l'histoire de l'obstétrique : Qu'est-ce que l'accouchement sans douleur, par la méthode psycho-prophylactique ?

Bien avant le travail de l'équipe du docteur Lamaze, nombre d'obstétriciens s'étaient préoccupés d'atténuer, voire de faire disparaître, la douleur de l'enfantement. Le plus célèbre est Campbell, l'accoucheur de la Reine Victoria, avec le " chloroforme à la Reine ".

Cependant, ce n'est qu'à partir de mars 1952 que les femmes, de toutes conditions, découvrent une nouvelle approche de l'accouchement.

En 1950, le docteur Lamaze avait lu un rapport du professeur russe A.P. Nikolaiev sur la doctrine du physiologiste Pavlov, basée sur la découverte de l'intervention du système nerveux supérieur dans les grandes fonctions de l'organisme ; Nikolaiev démontrait qu'une éducation psychique de la femme enceinte pouvait lui permettre d'accoucher sans douleur. En 1951 lors d'une mission médicale, F. Lamaze assiste à un accouchement naturel sans douleur, ce qui se pratiquait couramment en URSS. "

Ce fut pour moi un véritable bouleversement de voir cette femme accoucher sans aucune manifestation douloureuse… tous ses muscles étaient relâchés… pas la moindre angoisse dans ses yeux, pas un cri, pas la moindre goutte de sueur ne perlait sur son front, pas une seule contraction du visage. Le moment venu, elle a fait les efforts de pousser sans aucune aide, dans un calme absolu…Après avoir été le témoin d'une chose pareille, je n'avais plus qu'une préoccupation : transplanter cela en France et… cela devenait pour moi une idée fixe " (1)

À son retour, avec le docteur Vellay, il jette les bases d'une expérimentation reposant sur " trois conditions essentielles " : obstétricale, (normes d'un accouchement naturel), physique, (entraînement régulier et méthodologique, sous contrôle médical, permettant d'obtenir une parfaite condition physique) et psychique, où " il s'agit de placer l'écorce cérébrale, le cortex, dans des conditions d'activité maxima. Pour cela, on s'efforce de supprimer tous les éléments qui peuvent être dépresseurs… ; une éducation, une connaissance des faits réels de l'accouchement parviendront à atteindre ce résultat. La parole jouera le rôle d'un puissant excitateur conditionnel qui fera disparaître les vieux réflexes conditionnés qui liaient dans l'esprit des femmes la douleur à l'acte de l'enfantement " (2).

Cette expérimentation, puis sa généralisation, sont dues à la conjonction de trois facteurs : l'engagement militant et financier de l'Union des Syndicats des métallurgistes de la Seine, l'équipe motivée et compétente de la maternité des Métallurgistes, l'adhésion enthousiaste des femmes dès 1952, avec l'effet propagande des " premières accouchées sans douleur ", relayé par la CGT, l'Union des femmes françaises, le PCF.

L'équipe des Bluets met en place un dispositif pédagogique de préparation à l'accouchement sans douleur conçu comme une suite logique d'entretiens théoriques et de séances physiques, collectifs. Fait révolutionnaire, les pères sont invités à participer à ces " cours ". Très vite, les besoins matériels et d'accompagnement se mesurent en locaux, temps médical et para-médical, en formations spécifiques, en moyens d'information et de communication de masse.

L'UFM s'engage sans hésiter dans l'aventure et fait l'effort financier pour que la clinique des Bluets réussisse : " Tout le monde se mit au travail… chacun a son rôle à jouer pour que dans toute la maison règne une atmosphère de calme, de tranquillité… L'ensemble du personnel de la maternité des Métallurgistes se donne à fond à cette tâche…l est évident que tant pour la préparation que pour la réalisation même de l'accouchement, il fallut faire appel à du personnel supplémentaire, par rapport aux méthodes employées précédemment ". (François Le Gay, directeur du Centre de santé des Métallurgistes, juin 1953).

Les réactions ne se font pas attendre… À deux reprises, Lamaze et Vellay sont traduits devant le Conseil de l'ordre des Médecins ; ils seront blanchis en 1954. Pie XII crée la surprise, le 8 janvier 1956, en prenant position en faveur de l'ASD devant sept cents gynécologues et médecins. Il déclare : " la méthode est irréprochable du point de vue moral ".

En décembre 1952, la Gazette médicale de France se fait l'écho des 500 premiers accouchements réalisés aux Bluets avec la méthode PPO (3). Lamaze et Vellay concluent à la viabilité de l'expérience et à la nécessité de la généraliser dans la société française : avec 92 % de réussite, le taux de césariennes avait baissé, les femmes se levaient plus tôt, il y avait moins de phlébites car le temps de travail avait diminué. Les femmes s'accouchaient elles-mêmes.

1953 : la bataille pour l'application généralisée de la méthode est engagée. Aux Bluets l'organisation de la préparation se met en place, avec le soutien logistique des syndicats qui entreprennent sa popularisation dans les entreprises de la région parisienne. Le personnel bénéficie de formations adaptées, de modules d'accueil, et la maternité devient un lieu de stage pour les médecins et les sages-femmes. En 1963, quelque 3000 d'entre eux auront suivi un stage aux Bluets. Le 26 janvier, Lamaze prononce une communication à l'Académie de médecine de Paris. Quelques mois plus tard, une conférence et un film réalisé par la maternité sont présentés au Conseil municipal de Paris, devant le Préfet de la Seine et le directeur de l'Assistance Publique.

Le 13 mars 1953, un projet de loi déposé par le groupe parlementaire communiste recommande l'enseignement généralisé de l'ASD avec les moyens correspondants. Seules, aujourd'hui les écoles de sages-femmes assurent cet enseignement…

Le 26 janvier 1954, la ville de Paris met à la disposition de six maternités de l'Assistance Publique 15 millions de francs, afin " [d'expérimenter] des méthodes d'accouchement sans douleur ". En 1955, ce crédit est porté à 55 millions. La période conquérante est ouverte avec les Bluets comme " lieu pionnier pour les femmes ".

Le soutien apporté à cette aventure par l'Union des femmes françaises (U.F.F.) fut primordial. Dès 1953, Simone Gillot, sa présidente (4), est sollicitée par le docteur Lamaze. Auguste Gillot est maire de Saint-Denis, la toute nouvelle maternité y ouvre un service d'accouchement sans douleur dont Simone Gillot devient la coordinatrice et, le 24 décembre 1954, une première maman y accouche selon la préparation de l'équipe des Bluets.

"Les nationalités migrantes étaient si nombreuses à Saint-Denis que je voulais aider toutes ces jeunes femmes qui mettaient en général un enfant au monde chaque année, à apprendre à accoucher sans crier "

Le 1er juillet 1956, l'Assemblée Nationale adopte le projet de remboursement des six séances préparatoires à l'ASD, étendu à huit entretiens en 1960.

Les années 70-80 voient l'évolution des concepts et des méthodes. Toujours sur la base de l'information, de la préparation physique et de la responsabilisation, il est proposé un accompagnement plus personnalisé où la parole des femmes, des couples, est première.

Aujourd'hui encore, l'équipe des Bluets partage avec d'autres équipes, l'exigence de prolonger l'approche inédite des promoteurs de l'ASD, du nécessaire dialogue avec les femmes et les hommes pour renouveler sans cesse une conception de la prise en charge de la naissance respectueuse des désirs et des attentes et intégrant les progrès d'aujourd'hui.

 

Evelyne Vander Heym
directrice de l'Hôpital des Métallurgistes " Les Bluets "

 

1 - Interview de F. Lamaze dans la Revue des travailleuses de la CGT - juin, juillet 1953
2 - Docteur P. Vellay
3 - Psycho-prophylaxie-obstétricale
4 - Livre de Simone Gillot, À chacun son chemin