Charles Perrault, académicien et conteur

Paris, 12 janvier 1628 - Paris, 15 mai 1703

Portrait gravé de Charles Perrault,
encadré de contes.
Projet de frontispice pour une édition
des Contes de Perrault du XIXe siècle.
Au centre le portrait de l'auteur
d'après la gravure d'Edelinck
© Cliché Bibliothèque nationale de France

Frontispice des Contes de Perrault
d'après un dessin de Frédéric Théodore Lix
© AKG Paris

Il paraîtra bien hardi de se mesurer dans l’art du portrait avec l’auteur des Hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle, avec leurs portraits au naturel dont le premier tome date de 1696, année de parution du conte « La Belle au Bois Dormant » dans Le Mercure Galant. Dans l’ensemble de l’ouvrage complété en 1700, Charles Perrault, le fils d’un avocat au parlement de Paris, présente chaque fois en deux pages magistrales, cent personnalités majeures de l’époque, depuis le cardinal de Richelieu jusqu’à Descartes, Fontenelle, Pascal, Corneille, Molière, Racine, Lully, Le Brun, Mansart, Callot. L’académicien dont la renommée, de nos jours, repose avant tout sur le succès de ses contes et sur son Parallèle des Anciens et des Modernes en quatre volumes dans lesquels il donne l’avantage à ses contemporains, « en ce qui regarde les arts, et les sciences » (1688), l’éloquence (1690), la poésie (1692), « l’astronomie, la géographie, la navigation, la philosophie, la musique, la médecine » (1697), avait en réalité une parfaite maîtrise de la culture et des sciences de son temps. On lui appliquera ainsi, peut-être plus facilement, le mot qu’il eut à l’égard de son frère Claude, « de l’Académie royale des sciences » : « Ce qu’on peut dire en général de M. Perrault, c’est que s’il s’est trouvé plusieurs personnes qui ont excellé plus que lui dans quelques-uns des talents qu’il possède, il ne s’en est point rencontré dont le génie et la capacité se soient étendus à la fois à tant de choses différentes ».L’encyclopédisme est conjugué ici avec l’art de l’éloquence et l’on n’oubliera pas que, dans Mémoires de ma vie écrits dans ses trois dernières années et publiés, à titre posthume, en 1759, l’académicien n’hésitait pas à revendiquer l’idée de la colonnade du Louvre, dont son frère est censé être l’architecte.

Des secrets de famille étaient l’enjeu de ce beau langage, de même que Le cabinet des Beaux-Arts de 1690 décrivait en sous main les estampes de la maison de l’ancien « Premier commis des bâtiments », dont la fonction conférée par Colbert en 1688 faisait de lui une sorte de secrétaire d’État à la culture, l’amenant à s’occuper, entre autres, de l’aménagement du Louvre. Autre mystère passionnant : jamais Charles Perrault ne se reconnaîtrait comme l’auteur des volumes de contes en prose dont l’un, paru en 1695 sous la signature de son fils Pierre Darmancourt avec le titre Contes de ma mère l’Oye, comportait cinq histoires, La Belle au Bois Dormant, Le Petit Chaperon rouge, La Barbe Bleue, Le Maître Chat, Les Fées,et l’autre, du même signataire, Histoires ou contes du temps passé, en 1697, faisait du Maître Chat Le Chat botté et ajoutait à la liste Cendrillon, Riquet à la Houppe et Le Petit Poucet.

Certes, les contes en vers, La Marquise de Salusses ou la Patience de Grisélidis publiés en 1691, Les souhaits ridicules, daté de 1693 dans Le Mercure Galant, seraient bien réunis sous son nom avec Peau d’Âne en un seul volume en 1694, mais l’ambiguïté maintenue sur la paternité des contes en prose allait donner lieu à bien des spéculations. Mépris envers un genre associé aux « contes à dormir debout » par Le Dictionnaire de l’Académie, que Perrault, élu en 1671, avait, en tant que Chancelier, dès 1681, largement contribué àmener à bien ? Pas exactement sans doute, car, même si l’académicien a collaboré avec son fils, la qualité littéraire de ces petites pièces provient de la transformation d’une tradition populaire par « une culture savante », comme l’a montré Marc Soriano. Charles Perrault, qui préparait à la fin de sa vie un recueil de Pensées chrétiennes,et qui était connu pour son Saint Paulin, évêque de Nole, avec Une Épitre chrétienne sur la pénitence et Une Ode aux nouveaux convertis de 1686, s’inspirait des contes de nourrices, mais se distingue en tant que moraliste mondain : ses contes en prose, inspirés aussi en partie par les conteurs italiens Basile et Straparole et par une expérience de la vie de cour, comme en témoigne Riquet à la Houppe, sont aussi ceux d’un contemporain de Fénelon.  Avec la sobriété classique de leur style, mais tout illuminés par la finesse de leur bel esprit et par un merveilleux qui résulte du transfert des excentricités de l’opéra baroque, ils proposent une note unique dans une abondante production qui va de 1690 à 1704, et a consacré les noms de Madame d’Aulnoy, Mlle Lhéritier, Mlle Bernard, Antoine Galland, etc.

Au dix-neuvième siècle, les Contes ou Histoires du Temps passé ont inspiré diverses théories, dont l’une voyait à travers l’image de « la Petite Aurore » et du « Petit Jour » de La Belle au Bois Dormant, l’influence des grandes mythologies solaires. En 1968, Marc Soriano a lu dans leur trame tissée par le mythe des Gémeaux, le fantasme obsessionnel du Double, celui du jumeau de l’auteur, François, mort à six mois. En 1976, Bruno Bettelheim s’en est servi pour illustrer ses interprétations psychanalytiques tandis que le critique américain Jack Zipes mettait l’accent sur les aventures d’un Petit Chaperon rouge frondeur, déclenchant une passion mondiale des féministes dont la flamme retombe encore aujourd’hui en multiples recherches, réécritures et transformations polémiques. Juste retour des combats de celui qui fut l’un des premiers, avec Apologie des femmes, à prendre un parti courageux en 1694 contre la Satire X de Boileau !

Ainsi Charles Perrault, d’abord poète de cour précieux, auteur d’œuvres aussi variées que Portrait d’Iris en 1659 et Le Génie, épître à M. de Fontenelle en 1686, mais toujours chantre du Siècle de Louis le Grand en 1687, aurait-il toute la complexité et la richesse d’un homme de transition : celles d’un héros culturel présidant à une mutation à la fois esthétique, politique et morale, dans laquelle Paul Hazard a lu « la crise de la conscience européenne » et l’esprit naissant de l’Europe moderne. Un conte original...

 

Jean Perrot
professeur émérite de littérature comparée
université de Paris XIII