Première de "En attendant Godot", au théâtre Babylone

Paris, 23 janvier 1953

En attendant Godot, mise en scène de Roger Blin,
Théâtre Babylone, 1953
coll. Roger Pic, dépt des arts du spectacle de la Bnf
© Paris, Bnf, dépt des arts du spectacle

Il faisait froid ce 23 janvier 1953. Quelques critiques dramatiques conscien-cieux, quelques amis de l’auteur et quelques amateurs de théâtre, ces imprudents curieux qui n’ont pas peur de perdre une soirée à écouter un texte plus ou moins creux, insipide ou abscons - mais sait-on jamais - , traversent le porche et la cour du 38, boulevard Raspail pour assister, dans la salle glaciale du petit théâtre de Babylone, à une pièce inédite d’un Samuel Beckett : En Attendant Godot.

Samuel Beckett, auteur irlandais, influencé par James Joyce, n’était pas ce qu’on pouvait appeler un auteur facile. Néanmoins, un jeune fou de littérature, audacieux et inconscient, Jérôme Lindon, co-fondateur des Éditions de Minuit, avait racheté les droits de son premier roman Murphy – trente exemplaires vendus – et publia le second, Molloy. C’est ainsi que Samuel Beckett se fit connaître au début des années 50, d’un très petit nombre de lecteurs du quartier de Saint-Germain-des-Prés. « J’ai commencé d’écrire Godot pour me détendre, pour fuir l’horrible prose que j’écrivais à l’époque » déclara Beckett lorsqu’il reçut, seize ans plus tard, le Prix Nobel de Littérature. Rédigé en langue française, le manuscrit indique les dates du 9 octobre 1948 et 29 janvier 1949. La pièce porte comme indications préliminaires :

« Route à la campagne
Avec un arbre
Soir. »

Quand le rideau se lève, apparaissent deux vagabonds, sans âge, l’un porte une vieille jaquette de cérémonie, sur une chemise d’un blanc douteux, dont le col est fermé par une cravate chiffonnée, l’autre un complet noir lustré de crasse dont la veste est trop étroite et un foulard autour du cou. Comme Charlie Chaplin, ils sont coiffés de deux melons, extraits sans doute de la poubelle d’un chapelier. Ce sont Vladimir et Estragon ou plus familièrement Didi et Gogo.
Et le dialogue commence :

« Estragon : Rien à faire
Vladimir : Je commence à le croire... j’ai longtemps résisté àcette pensée, en me disant, Vladimir sois raisonnable... »
Etc...

En réalité, ils ne seront raisonnables ni l’un ni l’autre et espèreront pendant deux heures rencontrer un mystérieux personnage, réel ou imaginaire, qui ne viendra jamais. Leur attente sera distraite par l’arrivée d’un couple étrange, Pozzo et Lucky, le riche gentleman farmer en macfarlane et bottes de cuir, arrogant et féroce et, dans un costume de valet à la française, son esclave gâteux et atteint de la maladie de Parkinson. Traversant le monde, ils vont, l’un menant l’autre au bout d’un licol. Eux partis, Didi et Gogo se retrouvent seuls, se morfondent de nouveau dans une expectative sans fin sinon sans espérance. Godot viendra demain, c’est sûr !

La pièce faillit ne jamais voir le jour. Trente-cinq directeurs de théâtre la refusèrent. Pour les uns, le manuscrit n’était qu’un canular, pour les autres une ineptie incompréhensible donc injouable, une esbroufe qui prétendait faire du neuf. À Paris, dans les théâtres respectables, on n’affichait pas les jeanfoutres.

Timide, introverti, solitaire, Beckett était incapable de présenter ses écrits à quelqu’un et encore moins de les défendre. La tâche en revint à Suzanne, l’épouse parfaite d’un auteur dramatique. Ne trouvant aucun recours auprès des directeurs de théâ-tre, elle s’adressa au metteur en scène Roger Blin, bien connu dans les milieux de l’avant-garde littéraire : « Je connaissais un peu Beckett de réputation, raconta Blin, (...) Beckett avait fréquenté un moment de sa vie les surréalistes et Tristan Tzara qui admirait beaucoup En Attendant Godot et m’en avait beaucoup parlé. Quand j’ai lu Godot, j’ai été séduit immédiatement par l’humour et la provocation (...) J’étais très excité par cette pièce et je désirais la monter très vite (1) ».

Après une année d’espoir déçu, le deus ex machina apparut enfin en la personne de Jean-Marie Serreau, directeur du théâtre Babylone. Ouvert au printemps 1952, le théâtre était en faillite en décembre de la même année (2). Fataliste et magnanime, Serreau invita Roger Blin « Je vais fermer boutique, autant finir en beauté ! »

Et c’est ainsi que Samuel Beckett et Roger Blin prirent possession de la petite salle mythique du 38, boulevard Raspail.

Le temps des répétitions fut très court. La pièce était prête à être jouée. Depuis de longs mois, les comédiens, Lucien Raimbourg, Pierre Latour et Jean Martin se réunissaient chez Roger Blin pour travailler, sans toujours bien comprendre où voulait en venir l’auteur.  Le texte leur paraît facile à apprendre et à retenir. Le dialogue est limpide, fait de phrases courtes, banales, sans aucune ambiguïté, ni amphigouri. Les personnages s’entretiennent simplement, comme tout un chacun dans le quotidien. Là où les choses se compliquaient et posaient quelques problèmes aux comédiens, c’était l’enchaînement de l’écriture. La ponctuation avait une grande importance. La phrase qui suivait le point ou le morceau de phrase qui venait après les trois points pouvaient tout aussi bien contredire la phrase précédente que lui donner ouverture sur une autre voie tout à fait imprévisible. De là, une sorte de folie poétique qui débouchait dans un monde abstrait et onirique.

Le thème d’En Attendant Godot appartient au théâtre bourgeois. Quoi de plus banal en effet que de s’appesantir sur la solitude, l’espérance déçue, la misère morale. Il n’est qu’à relire le théâtre des années 30 et 40 pour s’en persuader. Mais chez Beckett, grande nouveauté,l’anecdote est totalement absente. Aucune histoire. Pas d’exposition, pas de développement, pas de conclusion.

Qui sont ces deux vagabonds ? Sans doute d’anciens professeurs, en tout cas des intellectuels, des penseurs. Ce ne sont pas des clochards aux poches déformées par des litrons de rouge, ce sont des marginaux dérisoires. Et, l’étrange chose, ils ne parlent jamais d’amour. Sources d’inspiration depuis toute éternité, la passion, la jalousie sont les deux mamelles auxquelles tous les auteurs depuis Sophocle et Euripide se sont abreuvés. Beckett refuse la facilité qui consiste à se servir des ressources offertes par l’analyse des sentiments. Ses personnages sont insensibles au monde et semblent avoir ignoré de tout temps les mystères du coeur et de la procréation. L’humain ne les intéresse pas du tout. Ils se contentent d’attendre Godot, c’est-à-dire quoi ? Dieu, la Révolution, ou simplement le patron éventuel ? Personne ne le saura. À la fin du premier acte, ce Godot n’est pas venu. « Et le deuxième acte a ce toupet extraordinaire de recommencer le premier de bout en bout et d’être excellent (3) ».

La pièce se termine sur les deux hommes, désappointés de nouveau et qui reprennent leur errance :
« Vladimir - Alors, on y va ?
Estragon - Allons y. » Ils ne bougent pas

Aux premières répliques, chacun se disait « Oh ! là!là!... », sous-entendu « Comme je vais m’ennuyer... » Puis, le public clairsemé se laissa prendre peu à peu par le décalage du dialogue et le jeu des deux clowns qui rappelaient, pour l’un, Charlot, pour l’autre, Buster Keaton : « Godot ou Les pensées de Pascal chez les Fratellini, » écrira Jean Anouilh en tête de son article délirant d’éloges (4) .

Quand le rideau tombe les spectateurs applaudissent chaudement, heureux et fiers d’avoir assisté àun événement capital dans le monde des lettres. Ils sont les découvreurs d’une mine d’un nouveau théâtre, celle qui réussit à éveiller l’intérêt et l’adhésion du public sans lui imposer les évolutions d’une histoire.

Pas besoin d’affiche publicitaire – d’ailleurs on n’a pas d’argent – le bouche à bouche fonctionne à merveille et le bruit circule dans le Tout Paris « qu’il se passe quelque chose au 38, boulevard Raspail ». Les amateurs de théâtre viennent en nombre et les snobs des beaux quartiers seraient mortifiés s’ils ne pouvaient, au cours d’un dîner, se targuer d’avoir vu la pièce dont tout le monde parle. Chaque soir, il y a queue dans la cour du théâtre et, tandis que la caissière affiche Complet, Jean-Marie Serreau va emprunter au café voisin des chaises pour les spectateurs de dernière minute. Le théâtre Babylone fut sauvé pour une année.

Cinquante ans ont passé... Godot a fait école... et le monde entier la connaissance du quatuor Vladimir, Estragon, Pozzo et Lucky.


Geneviève Latour
épouse de Pierre Latour, interprète d’Estragon à la création

 

1. Roger Blin, Souvenirs et propos recueillis par Lynda Bellity-Peskine, éd. Gallimard 1986.
2. Dans ce court laps de temps, Jean-Marie Serreau avait monté une adaptation signée Boris Vian de Melle Julie et La Maison brûlée de Strindberg, L’Incendie à l’Opéra, de Georg Kaiser, dans une adaptation d’Yvan Goll, Si Camille me voyait, première pièce de Roland Dubillard, Tous contre tous d’Arthur Adamov, avait repris Victime du devoir, mis en répétition Amédée ou comment s’en débarrasser d’Eugène Ionesco, Homme pour Homme de Bertold Brecht, dans une adaptation de Geneviève Serreau et Benno Besson.
3. « Un théâtre de situation », Jean-Paul Sartre, éd. Gallimard, collection « Idées ».
4. Arts, 27 février 1953.