La bataille de Castillon : fin de la guerre de Cent ans

17 juillet 1453

Commencée en 1337, plusieurs fois interrompue tout en ayant conservé son unité fondamentale, à la fois militaire, diplomatique et humaine, la guerre de Cent ans (l’expression remonte au début du XIX e siècle), qui mit aux prises les rois et les royaumes de France et d’Angleterre et, de façon plus large encore, les Français et les Anglais, est censée s’être pratiquement achevée, en l’absence de tout traité de paix, par la défaite du valeureux John Talbot, comte de Shrewsbury, le 17 juillet 1453, lors de la bataille de Castillon (1) . Toutefois, pendant une, voire deux générations, les Français et leur gouvernement craignirent, non sans raison, une reprise des hostilités et une nouvelle invasion de leur territoire, notamment à partir de Calais, qui demeura une possession anglaise jusqu’à 1558.

Après cinq courtes années de trêve (1444-1449), à la faveur de laquelle les Français avaient recommencé à espérer et à respirer tandis que la royauté reconstituait et réorganisait son appareil militaire de fond en comble, Charles VII parvint en quelques mois à « réduire à son obéissance » son « pays et duché de Normandie » - une tâche relativement facile dès lors que les Anglais lâchaient pied et que les Normands eux-mêmes, dans leur majorité, acceptaient de voir dans le roi Valois leur « souverain et naturel seigneur ». La victoire de Formigny (15 avril 1450) fut un temps fort de cette campagne militaire, qui fit l’admiration de tous les experts.

Pour achever la reconquête du royaume, il fallait à Charles VII reprendre Calais, ce qui était pratiquement hors de sa portée, et surtout recouvrer le duché de Guyenne, dont la population demeurait attachée à son duc, en l’occurrence Henry VI, roi d’Angleterre. Il y eut, en 1451, une première campagne de Guyenne, qui s’acheva par l’entrée triomphale des Français dans Bayonne. Un temps, le gouvernement de Henry VI alla même jusqu’à redouter un débarquement français sur les côtes anglaises. En juin 1452, Henry VI décida la levée d’un corps expéditionnaire de 5 000 hommes qui fut dirigé vers Bordeaux, suite à l’intervention d’un groupe d’exilés gascons. De fait, sous l’impulsion de John Talbot, la cité fut reprise dans la nuit du 22 au 23 octobre 1452. Le sénéchal français Olivier de Coëtivy y fut fait prisonnier. Au printemps de 1453, Talbot reçut des renforts, ce qui éleva son armée à environ 7 000 combattants : une belle troupe, à l’échelle du temps.

Charles VII ne pouvait manquer de réagir. Il le fit lentement mais avec de gros moyens. Trois corps d’armée furent réunis. Le principal, sous les ordres des maréchaux de Culant et de Lohéac et de l’amiral Jean de Bueil, entreprit au début de juillet 1453 le siège de Castillon (ville forte et château), ainsi que l’avait conseillé le trésorier de France Jean Bureau, « bourgeois de Paris, homme de condition roturière et de petite taille mais plein d’audace et de valeur et qui était particulièrement habile à utiliser l’artillerie » (Thomas Basin). En sus de l’artillerie (à cette date la première d’Europe, par sa puissance de feu comme par sa mobilité), les Français disposaient de 1 800 « lances fournies » (hommes d’armes et archers : 7 200 combattants), issues de cette cavalerie permanente que Charles VII avait instaurée en 1445, et de 800 « francs-archers », issus de cette milice populaire, mise sur pied en 1448, qui avait déjà fait ses preuves en Normandie. À l’appel de la garnison anglaise assiégée, au matin du 17 juillet, Talbot, venu de Bordeaux, attaqua avec sa détermination coutumière les assiégeants qui se retirèrent en bon ordre dans leur camp fortifié jouxtant Castillon. Puis il s’approcha du camp, pensant l’ennemi ébranlé. Il fut accueilli par une formidable décharge des canons français. Passant outre, il poursuivit son assaut et faillit bien l’emporter. Mais un secours breton, conduit par les sires de Montauban et de La Hunaudaye, survint à point nommé pour renforcer les Français. Ragaillardis, ils sortirent du camp, bousculèrent l’adversaire et Talbot, ayant en vain demandé à être pris à rançon, fut tué par un archer français qui « lui bailla d’une épée parmi le fondement, tellement qu’il vida parmi la gorge ». La panique s’empara des Anglais. Certains gagnèrent Saint-Émilion, d’autres se réfugièrent dans Castillon, qui se rendit dès le 19 juillet.

Le lendemain de la bataille, le héraut de Talbot vint identifier le cadavre de son maître, grâce à l’absence d’une molaire du côté gauche de sa mâchoire. Talbot fut enterré sur place. Mais quarante ans plus tard, l’un de ses fils fit exhumer ses restes mortels et les ramena en Angleterre. Une pièce de l’armure du vieux chef (on lui attribuait couramment 80 ans : en fait il n’était que sexagénaire) fut envoyée à Charles VII qui, sortant de sa réserve ordinaire, eut ce mot : « Dieu fasse merci au bon chevalier ». La campagne se poursuivit : la reddition de Bordeaux intervint le 19 octobre 1453.

L’avenir devait démontrer que la reconquête de la Guyenne était définitive. Les gens du pays, non sans arrière-pensée, acceptèrent la domination de Charles VII, qui prit soin néanmoins d’ériger des forteresses à Bordeaux, à Bayonne et ailleurs pour mieux contrôler les habitants et prévenir un éventuel retour des Anglais. Des médailles de la victoire furent frappées, célébrant la force de l’armée du roi et la puissance de sa justice. Par son ordre, toutes les églises cathédrales du royaume durent prévoir des cérémonies d’action de grâces (messes et processions) chaque année, le 12 août, jour anniversaire de la reddition de Cherbourg, qui avait marqué la fin de la« libération » de la Normandie. Telle fut « la fête du roi » (une sorte de premier 11 novembre). Les dernières années du règne de Charles VII, « le bien servi », « le très victorieux », (il mourut en 1461) se terminèrent dans une relative euphorie, même si la reconstruction économique et démographique de la France n’en était encore qu’à ses débuts et même si surgissait déjà un autre péril, dû àla présence aux flancs du royaume de la domination bourguignonne, toujours susceptible de faire alliance avec l’Angleterre pour relancer la guerre en France. Quoi qu’il en soit, vers 1460, l’idée générale, non seulement dans le royaume mais à l’étranger, était que depuis trois cents ans jamais la France n’avait connu un roi aussi puissant, ce qui suppose un sensible décalage entre l’état réel du royaume, encore convalescent, et la suprématie politique de son souverain.


Philippe Contamine
membre de l’Institut,
professeur à l’université de Paris IV

 

1) aujourd’hui Castillon-la-Bataille, Gironde, ar. Libourne