Pierre-Ambroise Choderlos de Laclos

Amiens, 18 octobre 1741 - Tarente, 5 septembre 1803

Au soir d’une vie semée de déceptions, d’embûches, d’emprisonnements, de dangers de mort, mais aussi de succès militaires et littéraires, Pierre-Ambroise Choderlos de Laclos, à soixante ans, pouvait estimer avoir réalisé ses ambitions.

Ambition militaire, celle qui lui avait tenu à coeur depuis son entrée en 1760 à l’École de La Fère : ilétait général de brigade, inspecteur général de l’Artillerie et, après avoir quarante ans durant espéré combattre, il avait favorisé la victoire de Valmy, puis s’était distingué, en Allemagne et en Italie, dans nombre de ces petits combats qui tissent le parcours quotidien des guerres.

Ambition politique : déçu par Philippe Égalité, accompagné sans illusions sur le personnage, et risquant de peu de le suivre sur le chemin de la guillotine, il avait trouvé en Bonaparte un chef à admirer et servir.

Ambition littéraire, l’écriture, dans une langue superbe maîtrisée du premier coup, ayant toujours été pour lui un recours et un manifeste : Les Liaisons dangereuses (1782) continuaient leur carrière, et il ne se lassait pas de plaider leur caractère moralisant, au-delà de la satire d’une société corrompue que, petit officier obscur, il avait connue à Grenoble. Se doutait-il que sa gloire littéraire éclipserait complètement une carrière militaire honorable ?

Ambition familiale enfin, la plus pleine et présente : à La Rochelle, il avait connu celle qui s’était donnée à lui comme Héloïse à Saint-Preux, ses héros familiers, était devenue sa femme, la mère de leurs trois enfants, conçus dans la joie comme par défi au drame qui les entourait.

On était en 1803. Laclos, recru d’épreuves, aurait pu poursuivre une carrière militaire sans risques en goûtant la tendresse de son épouse et d’enfants encore jeunes, qui avaient besoin de lui. Mais il n’avait pas épuisé le besoin de gloire qui l’habitait depuis son premier uniforme. Il était âgé,usé, de santé précaire : il demanda à repartir.

L’armée envoyée par Bonaparte vers Naples et dont le général Choderlos de Laclos commandait l’artillerie se traîna quarante jours durant le long de l’Adriatique, dans l’atmosphère fétide d’un paysage de marais, ponctué d’auberges à la cuisine indigeste. Sanglé dans son uniforme brodé, le toujours beau Laclos tenait bon, usant ses dernières forces. Arrivé àTarente, il voulut, au lieu d’un repos nécessaire, commencer immédiatement son inspection et trois jours plus tard, dut s’aliter, frappé de dysentrie.

Agonie de sept semaines, que nous suivons à travers ses lettres. La faiblesse y progresse, aggravée de soucis matériels. Au bord de la tombe, il écrivit au Premier consul pour lui confier sa femme et ses enfants, et Bonaparte répondra à l’appel.

Le 5 septembre 1803, la vie quittait Pierre-Ambroise Choderlos de Laclos. Un majestueux cortège accompagna son corps jusqu’à l’île Saint-Paul, en face du port, où il ne demeura pas longtemps : en 1815, les soldats napolitains revenus détruisirent la tombe. Mais ces pauvres restes sur lesquels ils s’acharnaient étaient-ils à leurs yeux ceux d’un général de Bonaparte ou ceux de l’auteur des Liaisons dangereuses ?

 

Georges Poisson
conservateur général du patrimoine
docteur h.c. de l’université Soka de Tokyo