Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud

Charleville, 20 octobre 1854 - Marseille, 10 novembre 1891

Le centenaire de la mort de Rimbaud, en 1991, a été l’occasion de très belles manifestations et d’importantes publications. En 2004, il convient de célébrer le cent-cinquantième anniversaire de sa naissance. La signification en est différente. 1891 était un point d’achèvement, la fin d’une destinée surprenante, d’une vie « coupée », comme l’a dit le grand rimbaldien japonais Kobayashi Hideo : l’existence de celui qui, selon l’expression forte de Mallarmé, « s’est opéré, vivant, de la poésie ». 1854 mérite d’être salué comme un point de départ : la venue, dans ce monde qu’il n’aima guère et qu’il rêva de refaire, d’un prodigieux génie poétique qui, comme ce Génie qu’à deux reprises il a évoqué dans les Illuminations, va et vient, apparaît puis disparaît, déconcerte et séduit à la fois, un Génie lié à la vie, mais aussi à la mort puisque, dans « Conte », il s’anéantit avec le Prince son double, « dans la santé essentielle ».

Cette expression difficile, caractéristique de ce que Rimbaud peut avoir d’hermétique dans la concision, est la clef de tout. Mourir, c’est se rendre à la nature ; vivre intensément, comme il l’a voulu, c’est aussi être « étincelle d’or de la lumière nature » (« Alchimie du verbe », dans Une saison en enfer, le seul livre qu’il ait publié à Bruxelles, en octobre 1873, après l’emprisonnement de Verlaine, le compagnon de la « liberté libre » à laquelle il aspirait). Il y a eu chez Rimbaud l’intuition d’être un « fils du Soleil » (« Vagabonds », dans les Illuminations) et l’espoir de retrouver cette noble origine : par la poésie (et c’est la signification immédiate du titre de l’ensemble de poèmes en prose transmis par Verlaine et révélé, à l’insu de l’auteur, dans la revue symboliste La Vogue en 1886), et aussi par la vie. Ainsi s’expliquent la fascination que l’Orient a exercé sur Rimbaud, la volonté de départ absolu, et cette dizaine d’années (1880-1891) passées entre l’Arabie et l’Abyssinie, Aden et Harrar, sur les bords de la Mer Rouge ou plus profond en Afrique, pays de ceux qu’il a appelés « les enfants de Cham ».

« La vraie vie est absente », fait-il dire à l’une des deux voix du dialogue entre la « Vierge folle » et l’« Époux infernal », dans Une saison en enfer (« Délires I »). La formule a souvent été reprise et variée, par les surréalistes en particulier. La vraie vie, Rimbaud ne l’avait pas trouvée à Charleville, cette petite ville des Ardennes où il se sentait d’autant plus à l’étroit qu’il était surveillé par une mère dévote et autoritaire. Du moins y a-t-il fait de bonnes études, interrompues par la guerre de 1870, de solides lectures à la bibliothèque municipale et c’est là qu’il a senti s’éveiller en lui le goût pour la poésie : ses poèmes de 1870 sont bien mieux que des vers de collégien, bien mieux aussi que des vers de Parnassien, tour à tour désinvoltes et charmeurs, piquants et rêveurs. Il a eu l’illusion qu’à Paris, en 1871, il pourrait changer de vie. Mais ni l’odeur de poudre, ni l’ardeur communarde (du moins en pensée), ni les milieux de la bohème parisienne où l’introduit Verlaine et où il lui arrive de créer du scandale ne suffisent pour cela. Du moins a-t-il changé de poésie avec l’espoir de changer la poésie : il travaille « à se rendre voyant » (lettres du 13 et du 15 mai 1871). Affirmer, comme il le fait alors, que « le poète est vraiment voleur de feu », n’a rien d’un vœu pieux mythologique ou d’une formule d’école. Il s’agit déjà de retrouver le feu originel, celui du soleil père. La figure du « voleur de feu » précède celle du « fils du Soleil » dans le déroulement chronologique de l’œuvre de Rimbaud. Mais les deux se rejoignent et témoignent de la même nostalgie de l’origine, de la même exigence. En se plaçant sous le signe de Phaéton ou de Prométhée, le jeune poète se rattache moins au classicisme louis-quatorzien de Lully ou au titanisme des romantiques qu’il n’inaugure une double lignée, évoquée par Dominique de Villepin dans son Éloge des Voleurs de feu (2003) : les poètes maudits qui jouent avec le feu, les poètes sacrés qui recherchent les sources de clarté. Jean-Pierre Duprey ou Stanislas Rodanski d’un côté, Philippe Jaccottet ou Yves Bonnefoy de l’autre illustrent de deux manières très différentes un héritage poétique qui paraît de plus en plus déterminant pour la modernité poétique.

L’œuvre de Rimbaud proprement dite est relativement brève. L’ironie dont elle procède (pastiche, parodie, charge quand il le faut) n’affaiblit pas une intensité sans égale dans ses réussites les plus fulgurantes ou les plus accomplies. Le flamboiement des images dans un poème en vers réguliers comme « Le Bateau ivre » (1871), le sentiment d’éternité que procure le spectacle de « la mer/allée avec le soleil » dans un poème plus libre comme « L’Éternité », en 1872, l’attente, au sortir d’un enfer paradoxalement temporaire, d’une nouvelle aurore pour laquelle il faut s’armer d’une « ardente patience » (« Adieu » dans Une saison en enfer, récit à caractère autobiographique en 1873), la quête de l’aube par l’enfant-poète dans les poèmes en prose des Illuminations (dont le manuscrit inachevé a été mis au net à Londres en 1874 et remis à Verlaine libéré de passage à Stuttgart en mars 1875), ce sont là autant de variations sur le motif solaire. Il est inséparable de la clef, « clef de (la) parade sauvage » (« Parade » dans les Illuminations), clef aussi de la vie d’un « mystique à l’état sauvage » (l’expression, contestable d’ailleurs, est de Paul Claudel, qui a découvert Rimbaud en 1886 et qui a conservé sa vie durant une admiration intacte pour celui qu’il considérait comme le poète le plus grand).

Épuisé par ses randonnées sur les hauts plateaux abyssins, rongé par le cancer des os (où Jean-Jacques Lefrère, son plus récent et son meilleur biographe, a reconnu l’ostéosarcome des cavaliers), Rimbaud est venu mourir à Marseille, à l’hôpital de la Charité. On y a enregistré le nom d’un malade, Jean-Nicolas Rimbaud. L’autre, Arthur Rimbaud, continue ses courses folles et ardentes sous le regard émerveillé de ceux qui aspirent à le rejoindre, non dans cette « santé essentielle » qu’est le don de soi à la nature et au soleil, mais dans l’absolu de la création poétique.

 

Pierre Brunel
professeur à l’université de Paris-Sorbonne
membre de l’Institut universitaire de France