Les guerres napoléoniennes et les progrès de la chirurgie

 

Jusqu’aux guerres napoléoniennes, les combats, du moins tant que n’y intervenait pas le corps-à-corps, ont souvent fait plus de vacarme que de victimes. En 1781, le siège de Yorktown qui débouche sur la capitulation anglaise, mettant ainsi fin à la guerre d’indépendance américaine, coûta à la France 86 tués et il y en aurait eu une vingtaine de moins sans une maladroite contre-attaque de Chastellux. Pour leur part, les Anglais comptèrent 350 morts et les Américains 88. En 1799, lors de l’expédition d’Égypte, la situation demeure du même ordre et Bonaparte prend lui-même la plume, le 17 mai (lettre 4144 de sa correspondance), pour ordonner l’évacuation « d’une quinzaine de blessés sur des brancards (qu’on) prendra en passant à l’ambulance ».

Douze ans plus tard, les choses ont bien changé, c’est désormais par milliers de tués et de blessés que les pertes se comptent, permettant même au mathématicien qu’est resté l’empereur de mêler statistiques et prévisions. En octobre 1812 (lettre 19 250), il considère que sur 6 000 blessés, 2 500 seront morts trois mois plus tard, 1 000 seront encore hors de combat et 2 500 auront regagné leurs unités. Les chiffres ne cessent de gonfler. L’année suivante, Napoléon estime qu’il y a à Dresde 9 000 malades ou blessés (lettre 20 222 – juillet 1813) qui l’embarrassent bien, mais ce sera encore pire, moins d’un an plus tard (lettre 21 319 – février 1814) lorsqu’il cherchera à en répartir 24 000 entre Rouen, Chartres et Paris.

À l’évidence, les chirurgiens ne chômèrent guère au long des différentes campagnes qui ponctuèrent l’épopée et, malgré les soupçons que lui vaut son incorrigible vantardise, Larrey peut être considéré comme crédible, lorsque, dans les jours suivant Wagram (1809), il écrit à sa femme : « plus de 10 000 blessés sont passés dans nos ambulances, j’ai mis cinq jours et cinq nuits à opérer… » Une question vient dès lors aux lèvres : dans la mesure où, à la lumière de sa -correspondance, nous voyons l’empereur très au fait de l’augmentation quasi vertigineuse du nombre des victimes, a-t-il donné au service de santé de ses armées les moyens de minimiser les pertes, le mettant en mesure, comme l’écrit joliment le chirurgien Pierre-François Briot (1) au sujet de la désarticulation d’un membre, « de conserver les trois quarts d’un individu en faisant l’ablation de l’autre quart ».

La réponse est négative. Si les quelques chirurgiens des armées napoléoniennes qu’au long du XIXe siècle les historiens ont mis en vedette, tels Percy ou Larrey, ou tous ceux qu’ils ont négligés, tels justement Briot ou Gama, divergent dans leurs techniques opératoires, l’un prônant la résection (blocage) du membre « fracassé », un autre l’amputation, un troisième la désarticulation, tous s’entendent sur deux points : l’urgence de leur présence auprès du blessé mais, davantage encore, l’impossibilité d’en convaincre l’empereur qui, jusqu’au bout y compris dans les conversations de Sainte-Hélène demeura sourd à une argumentation qu’il ne voulait pas entendre. La raison en est simple. Pour lui, la gestion de la bataille, plus impérieuse encore à ses yeux que la raison d’État, se fonde sur la surprise, la souplesse et la rapidité d’action, en un mot sur une maîtrise du terrain que rien ne doit venir entraver et pas plus le ramassage des blessés avant la fin des combats qu’autre chose. En 1806, Napoléon en faisant peindre le sacrifice de Valhubert, obscur général gravement touché à Austerlitz et qui avait refusé d’être évacué, avait même tenté de montrer à ses soldats où se trouvait pour eux la voie de l’honneur s’ils étaient à leur tour blessés. Après sa présentation au Salon de 1808, le tableau devait figurer aux Tuileries mêmes, au cœur d’une série de vastes toiles magnifiant les temps forts du régime.

Le livret du Salon indique clairement ce qui était attendu de celle-ci « (…) L’ordre du jour portait qu’on ne relèverait les blessés qu’après la bataille. Ses grenadiers (…) le voyant nager dans son sang s’approchèrent pour l’enlever. Il les repoussa avec fermeté avec son sabre, leur reprochant leur faiblesse. (…). » Parallèlement, une statue du général était érigée à Avranches, sa ville natale, et le rond-point sur lequel débouche à Paris le pont qui portera désormais le nom d’Austerlitz – excusez du peu ! – était baptisé place Valhubert. Un nom qui est toujours le sien aujourd’hui, mais bien peu d’historiens – et encore moins de Parisiens – savent de qui – et de quoi – il s’agit. Cependant, ces roulements de tambours ne suffirent pas, nul ne connaissait Valhubert et son exemple ne porta pas.

Privées de moyens, peut-on dès lors dire que les guerres napoléoniennes firent progresser la chirurgie ? Sans aucun doute, en raison même de cette caractéristique. Dans cette foule de victimes, qui parvenait entre leurs mains aux stades souvent des plus tardifs de l’évolution d’une blessure, les chirurgiens de la base, généralement dépourvus d’a-priorisme parce que venus à l’armée sans formation, firent au mieux. Imaginant et improvisant, ils sauvèrent sans doute des vies, aidés par la nature et l’instinct de conservation des intéressés, mais incontestablement ils apprirent leur métier.

Rendus à la vie civile sans beaucoup d’égards ni d’argent, devenus officiers de santé sous la Restauration, ils joueront un rôle précieux dans les régions rurales ou déshéritées où les médecins ne se montraient guère. Le paysan coincé sous sa charrette, voire le notaire sous son cabriolet, ne pouvaient que se féliciter – dût-il y laisser une jambe – de voir, en pleine campagne, s’avancer vers lui un praticien qui avait survécu à la Russie ou réchappé à l’Espagne.

 

Jean-François Lemaire
docteur en médecine
docteur en histoire,
Grand Prix 1999 de la Fondation Napoléon

 

1. -P.F. Briot, auteur trop méconnu de Histoire de l’état et des progrès de la chirurgie militaire en France, Besançon 1817.