Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes

1755

Pourquoi honorer, au titre des célébrations nationales, le texte d’un auteur qui signe obstinément, à partir de 1754, « Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève », alors que, dès qu’apparaît l’ombre d’une subversion, la règle littéraire de l’époque est plutôt de publier sans nom d’auteur, ce qu’avait fait Montesquieu pour l’Esprit des lois en 1748 ? La réponse est inscrite dans cette signature : en ce mi-temps du siècle, enclavée dans les terres savoyarde et française, la République indépendante de Genève, prospère et riche en talents divers, reconnaît la citoyenneté aux « natifs » tandis que principautés et royaumes voisins ne connaissent que des sujets. « Citoyen », le terme est au fondement de la pensée politique du siècle des Lumières, du prodige qui, dans l’homme, concilie le sujet et le citoyen et qui, par le pacte fondamental, le contrat, constitue un corps moral et collectif, dirigé par la volonté générale se confondant avec le souverain et dont la loi est l’expression. Ce texte, cet auteur, avec d’autres, est à l’origine d’une conscience et d’une réflexion politiques tout à la fois nationales et républicaines.

L’œuvre de Rousseau est diverse, immense, récusant tout système. Elle va d’éclatants succès – tel celui du musicien, auteur du Devin du village (1752) – aux textes subversifs, l’Émile, le Contrat social (1762) ; des textes subversifs aux articles de l’Encyclopédie, aux Discours, aux Considérations qui l’inscrivent dans la République des lettres ; comme aux textes autobiographiques, publiés après sa mort, les Confessions, les Rêveries du promeneur solitaire qui ouvrent à l’analyse du moi, dans la volonté de vérité, de transparence : « moi et moi seul… ». Étourdissante et douloureuse diversité, entre le succès et la persécution, réelle et imaginaire, entre la mondanité et le retrait, dans un laps de temps – 1712-1778 – qui est celui du siècle tout entier, allant de la fin d’un règne aux espoirs de renouvellement, avant la déferlante révolutionnaire

La singularité rousseauiste ne lui épargne pas d’être « récupérée » par la République naissante : après Mirabeau, après Voltaire en 1791, Rousseau entre au Panthéon dédié depuis 1790 au culte des grands hommes, le 11 octobre 1794, au cours d’une cérémonie qui eut quelque chose de magique et de quasi religieux. Voltaire et Rousseau, même combat, même « faute », ou tout simplement proximité de dates (Voltaire, né en 1694, meurt comme Rousseau en 1778) qui les confronte aux mêmes événements tout en les opposant radicalement ? Le tremblement de terre de Lisbonne qui ravage la ville en novembre 1755, est l’occasion des Poèmes sur le désastre de Lisbonne et sur la loi naturelle que Voltaire envoie à Rousseau. Celui-ci répond par une Lettre sur la Providence (18 août 1756) où il marque ce qui les sépare : « rassasié de gloire… vous vivez libre au sein de l’abondance : vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre… et moi, pauvre et tourmenté d’un mal sans remède, … je trouve que tout est bien ».

Encore faut-il revenir au texte, provoqué par une question de l’Académie de Dijon, comme le Discours sur les Lettres et les Arts : admirons, une fois de plus, la rencontre du génie et de la contrainte qui donne naissance à une œuvre-source, pour reprendre les termes de Jean Starobinski. Le libellé exact de la question ajoutait « et si elle est autorisée par la loi naturelle ». Rousseau répond par un texte trop long, scandaleux dans ses conclusions qui mettent en cause la propriété et un droit usurpé menaçant ou anéantissant la liberté. L’Académie ne le lit pas en son entier « à cause de sa longueur et de sa mauvaise tradition », dit-elle. Mais, aujourd’hui comme hier, il est lu ; il marque un extraordinaire effort de réflexion sur les principes du droit politique, un non moins extraordinaire effort d’information sur les écrivains politiques et les jurisconsultes du temps, Grotius, Pufendorf, Barbeyrac, Hobbes, Locke… Il annonce le Contrat social et ne cesse d’être repris, discuté par ceux qui viennent après et définissent notre modernité, européenne et occidentale, d’Emmanuel Kant à Claude Lévi-Strauss.

Kant écrivait de Rousseau dans la Doctrine du droit (1797) qu’il avait accompli une « révolution » aussi importante dans le champ de la morale politique que celle de Copernic en physique. Sans doute est-ce cette révolution que l’on célèbre aujourd’hui : une révolution de méthode, qui fait disparaître les illusions ; un changement dans le sens des mots qui fondent la démocratie. La méthode se définit à partir d’une réflexion sur le terme « origine » : celle-ci ne relève pas d’une vérité historique, mais « de raisonnements hypothétiques et conditionnels, plus propres à éclaircir la nature des choses qu’à montrer la véritable origine et semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du monde ». Le changement est radical, proche du problème de la quadrature du cercle : qui dit droit dit convention, une convention qui oblige également tous les hommes sans aliéner leur liberté.

Le recherche d’un principe se substitue au roman historique, tout en introduisant une temporalité qui disqualifie la référence biblique ou mythique : « À force de temps, ces changements… ». Symétriquement, l’espace éclate : la philosophie ne voyage pas, écrivait Rousseau, et l’autre, l’animal et l’homme, demeurent inconnus ou niés. Texte fondateur de l’ethnologie dira Lévi-Strauss. « Naturellement, on sort de l’état de nature », mais c’est par une réflexion sur l’état civil qu’on peut donner un contenu réel, effectif et efficace, à des termes restés ou devenus atones comme loi, légitimité, souveraineté, humanité, peuple, dictature, langage, pitié… Logiquement donc, entre les faits attestés, les conjectures et la recherche des fondements du droit et de la société civile, il sera possible de comprendre et peut-être de remédier au fait que « l’homme est né libre et partout il est dans les fers ». Encore faut-il perspicacité et vertu.

 

Claire Salomon-Bayet
professeur émérite à l’université de Paris I-Panthéon-Sorbonne
membre du Haut comité des célébrations nationales