Alexis de Tocqueville

Verneuil, 29 juillet 1805 - Cannes, 16 avril 1859

Alexis de Tocqueville
lithographie de Théodore Chassériau
© Rue des Archives/The Granger Collection NYC

« M. de Tocqueville, causons, disait Louis-Philippe, je désire que vous me parliez un peu d’Amérique ». Depuis deux siècles les Français – comme les Américains – parlent d’Amérique avec Tocqueville. Il est l’inspirateur de ceux qui réfléchissent sur l’art de gouverner les démocraties modernes. Il est aussi celui qui a, plus que tout autre, mis en évidence la -singularité de la culture française, façonnée par les habitudes de l’absolutisme et par l’aventure incomparable de la Révolution.

Par ses origines Tocqueville semblait prédestiné à étudier la difficile adaptation de la démocratie en France ; sa pensée est inséparable du roman noir de son histoire familiale. Né le 29 juillet 1805, il appartient par son père à la noblesse normande d’épée, par sa mère il est l’arrière-petit-fils de Malesherbes qui protégea les encyclopédistes avant de défendre Louis XVI devant la Convention, ce qui lui valut d’être guillotiné. De son milieu et de la tradition des Lumières, Tocqueville hérite le sens du service de l’État, le goût des Lettres, l’attachement à la liberté et à ses garanties. Fils de rescapés de la Terreur révolutionnaire, il est aussi obsédé très précocement par l’idée de la ruine inéluctable de l’ancien ordre aristocratique; la révolution de Juillet 1830 le confirme dans le sentiment que la démocratie est irrésistible ; il décide alors, à vingt-cinq ans, de partir pour les États-Unis afin d’y répondre à une interrogation politique douloureuse : comment installer en France une démocratie libérale et éviter la récurrence des violences révolutionnaires.

Pour partir, il fallait un « prétexte » : jeune magistrat, Tocqueville recourut à un sujet à la mode pour obtenir une autorisation d’absence. La réforme des prisons passionnait l’opinion éclairée européenne : il proposa d’aller étudier les prisons américaines avec son ami Gustave de Beaumont. De son voyage (avril 1831-février 1832), il rapporta un solide rapport Du système pénitentiaire aux États-Unis et de son application en France (1833) écrit en collaboration avec son compagnon ; il rapporta surtout les éléments du livre qui allait faire de lui, à trente ans, un publiciste acclamé en Europe comme aux États-Unis : De la Démocratie en Amérique, publié en 1835, offre de la constitution américaine une analyse dans la manière de Montesquieu. Tocqueville y étudie les traits qui préservent la liberté aux États-Unis : le fédéralisme, le « self-government » qui permet aux citoyens de participer à la vie publique dans les communes, véritables « écoles primaires » de la liberté ; le pouvoir judiciaire, enfin, qui fait contrepoids aux excès de l’exécutif et du législatif. Après ce livre de science politique, Tocqueville élargit son projet de l’étude de l’Amérique à celle des démocraties en général, et des lois aux mœurs. Le second volume de De la Démocratie en Amérique, publié en avril 1840, explore la culture démocratique sous toutes ses formes : sentiments, passions, idées philosophiques ou esthétiques, croyances religieuses, mœurs politiques ; Tocqueville s’y place dans la lignée des grands moralistes. Ce nouvel ouvrage, plus vaste dans son objet, est aussi plus sombre. Candidat malheureux à la députation en 1837 à Valognes dans le Cotentin près du château de ses ancêtres, puis élu en 1839, Tocqueville découvre sur le terrain la tendance naturelle des individus dans les démocraties à se replier sur leurs intérêts privés. Cet « individualisme » favorise l’émergence d’un despotisme nouveau dont Tocqueville imagine les traits en un texte célèbre ; un despotisme « tutélaire », « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux » mais qui ne travaille au bonheur des hommes que pour les réduire éternellement en enfance. Étonnante prémonition des effets possibles d’un État providence, qui en 1840 n’était qu’embryonnaire, et où certains ont cru lire audacieusement une anticipation des totalitarismes modernes.

Pourtant Tocqueville n’est pas un penseur désespéré ; d’abord député, il se rallie à la République en 1848 sans enthousiasme ; il devient ministre des Affaires étrangères du 2 juin au 31 octobre 1849 et s’efforce de freiner la dérive réactionnaire qui suit l’échec des révolutions de 1848. Sans succès : les Souvenirs, rédigés en 1850, brossent un tableau féroce du monde politique ; aussi bien la vocation de Tocqueville était-elle plus théorique que pratique. Le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851, interrompt sa carrière politique, lui donnant le loisir de chercher dans l’Histoire les raisons qui expliquent le retour des révolutions en France. Le grand coupable, dans notre histoire, c’est l’absolutisme royal. L’Ancien Régime et la Révolution, publié en juin 1856, découvre l’origine de la centralisation administrative dans la monarchie absolue qui a monopolisé tous les pouvoirs et inspiré aux Français l’habitude de s’en remettre à l’État ; le succès des théories révolutionnaires, en 1789 comme en 1830 ou en 1848, tient à l’inexpérience politique d’une nation toujours maintenue en tutelle. Tocqueville songeait à rédiger ensuite des considérations sur la Révolution et l’Empire. La tuberculose l’emporta en 1859, alors qu’il avait à peine ébauché son travail.

Science politique, histoire, sociologie de la culture… L’œuvre de Tocqueville est rétive aux classifications. Elle offre à la fois une analyse incomparable des risques que les sociétés égalitaires font courir à la liberté, et une réflexion normative sur l’art d’accommoder les démocraties. Aussi bien le retour de Tocqueville en France depuis quarante ans, est bien davantage qu’une mode, ou une idéologie. Depuis Raymond Aron, Claude Lefort, François Furet, la lecture de Tocqueville est au cœur du débat sur la modernité politique et sur ce qu’on a appelé l’exception française.

 

Françoise Mélonio
professeur de littérature à l’université de Paris IV – Sorbonne,
directrice adjointe de l’École normale supérieure