Fouquet commande à Louis Le Vau le château de Vaux-le-Vicomte

2 août 1656

Vue du château du côté des jardins
estampe, XVIIe siècle, planche 100, provenant du recueil de gravures Gr(osseuvre
(famille des Perelle)
Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon
© RMN, Gérard Blot

Vaux-le-Vicomte demeure dans la mémoire collective auréolé d’un éclat de fête. Cette fête, c’est celle du 17 août 1661, qui vit Nicolas Fouquet, ministre d’État et surintendant des finances, recevoir le roi et toute la cour avec un faste inouï, dans son château flambant neuf. Les décors intérieurs de ce dernier, sous la direction de Charles Le Brun, n’étaient pas même achevés ; ils ne devaient d’ailleurs jamais l’être, car, quelques jours plus tard, le 5 septembre, Fouquet était arrêté et sa disgrâce prononcée. Le domaine de Vaux, qui a miraculeusement survécu à l’injure du temps, ne fut pourtant pas seulement le décor éphémère d’un événement parmi les plus saisissants du Grand Siècle. L’historiographie récente a eu le mérite de rappeler que sa création fut longue, étalée sur deux décennies, et que ce fut d’abord celle d’un jardin, avant d’être celle d’un château.

Nicolas Fouquet avait fait l’acquisition de la terre et vicomté de Vaux en 1641, alors qu’il n’était que jeune maître des requêtes. Il est rapporté que son premier soin fut d’y faire planter un grand parterre, une charmille, un potager et un verger. Ces aménagements se poursuivirent, car, dès 1652, on pouvait faire la louange des « superbes jardins de Vaux-le-Vicomte », où se découvraient « tous les jours de nouvelles beautés et de nouveaux enrichissements ». Les projets du maître des lieux prirent toutefois une nouvelle ampleur après son accession à la surintendance des finances en 1653. L’année 1656, que l’on commémore aujourd’hui, fut à cet égard doublement décisive. L’acquisition de l’étang de Vaux, au mois de janvier, permit la création du grand canal : c’est, selon toute probabilité, à ce moment que l’aménagement du parc fut confié à André Le Nôtre. Peu après, le 2 août 1656, Louis Le Vau se chargeait de la construction du nouveau château. Cette date se trouve inscrite, avec les signatures du surintendant et de l’architecte, au dos des dessins originaux de l’édifice, conservés aujourd’hui encore au château de Vaux.

Nicolas Fouquet et Louis Le Vau étaient comme faits pour se rencontrer. L’un et l’autre, chacun en son rang, incarnent à merveille des aspects complémentaires de l’époque de la France mazarine. Fouquet, issu d’une active famille de bourgeoisie marchande passée à la robe, a dû son succès à une grande habileté financière, jointe à un entregent exceptionnel et à un attachement indéfectible à la Couronne. Devenu procureur général du roi au parlement de Paris en 1650, au beau milieu des troubles de la Fronde, il fut récompensé de sa fidélité en étant nommé trois ans plus tard surintendant des finances. Dans cette fonction, qu’il partageait avec Abel Servien, il fut plus particulièrement chargé des recettes de l’État. Dès lors, il devint l’unique interlocuteur et, en quelque sorte, le chef de file de tous les « traitants et partisans » du royaume, ces financiers de la cour et de la ville qui s’enrichissaient en avançant au roi l’argent nécessaire à la poursuite de la guerre contre l’Espagne.

Dans le même temps, Louis Le Vau, qui n’était l’aîné de Fouquet que de trois ans, connut une réussite professionnelle et sociale tout aussi fulgurante. Né dans la petite maçonnerie parisienne, il s’était engagé dans la carrière d’architecte au milieu des années 1630, précisément au moment où le royaume entrait dans la guerre européenne. Le succès lui était venu aussitôt, parce qu’il avait su répondre aux attentes des financiers nouvellement enrichis : pour eux, il -bâtissait en hâte des résidences fastueuses, dotées des dernières dispositions à la mode, « chambres à l’italienne », salons, alcôves et plafonds, où les principaux peintres du temps pouvaient exercer leurs talents. Par un mécanisme assez logique, l’architecte favori des financiers profita comme ceux-ci de la Fronde pour se rapprocher de la cour et du cardinal Mazarin. C’est à ce dernier qu’il dut sans doute d’être nommé premier architecte du roi en 1654, à la mort de Jacques Lemercier.

Alors qu’il travaillait désormais pour le roi, au Louvre et à Fontainebleau principalement, pour le cardinal, à Vincennes, Le Vau fut appelé presque -naturellement par Nicolas Fouquet à Vaux-le-Vicomte. Dès 1655, les fossés et fondations du château avaient été commencés par l’architecte et entrepreneur Daniel Gittard. Celui-ci travaillait-il alors sur ses propres dessins, comme on l’a suggéré récemment, ou suivait-il un projet déjà conçu par Le Vau ? La réponse n’est pas certaine. Ce qui l’est, en revanche, c’est que Louis Le Vau censura en 1656 le devis jugé trop coûteux de Gittard pour l’achèvement du château et s’engagea à conduire lui-même le chantier à son terme, avec l’aide d’un ancien et fidèle collaborateur, l’entrepreneur Michel Villedo. Ensemble, ils élevèrent l’édifice de pierre de taille, consistant en « quatre pavillons, logis doubles, grand salon ovale et vestibule au milieu », avec ses immenses communs de brique et pierre de part et d’autre de la cour d’honneur.

On reproche souvent à cette architecture, vite conçue, vite bâtie, de manquer de la finesse et de -l’élégance qui caractérisent, à la même date, les réalisations de François Mansart. Malgré ses multiples défauts, dus autant au caractère de son concepteur qu’à la hâte du commanditaire, Vaux fut pourtant, au milieu des années 1650, le chantier majeur de la mutation de l’architecture française classique, produit d’une influence italienne très librement interprétée et d’une relation nouvelle instaurée entre architecture, décors et jardins. Cette expérience, interrompue à Vaux par la chute de Fouquet en 1661, allait trouver son aboutissement au cours de la décennie suivante dans la création du premier Versailles de Louis XIV, grâce à la réunion des mêmes artistes, André Le Nôtre, Charles Le Brun et Louis Le Vau.

 

Alexandre Cojannot
archiviste-paléographe
conservateur du patrimoine