Lucien Febvre

Nancy, 22 juillet 1878 - Saint-Amour, 11 septembre 1956

À sa mort, Lucien Febvre avait à son actif une œuvre personnelle considérable. Nombre de ses ouvrages ont marqué sa génération, depuis sa thèse sur Philippe II et la Franche-Comté, véritable préfiguration de la thèse de Fernand Braudel sur la Méditerranée et le monde méditerranéen sous Philippe II, ses grands livres sur le XVIe siècle publiés pour la plupart pendant la Seconde guerre mondiale, Le problème de l’incroyance au XVIe siècle : la religion de Rabelais (1942), Autour de l’Heptaméron : amour sacré, amour profane (1944). Malgré leur importance et leur destin singulier, ces livres majeurs ne seront avec son Martin Luther, paru en 1928, que des pièces du grand ensemble inachevé auquel il n’avait cessé de travailler sa vie durant sur les religions du XVIe siècle pour la collection l’« Évolution de l’humanité ». L’héritage de Lucien Febvre ne s’est joué ni essentiellement ni surtout uniquement autour de son œuvre personnelle ou dans ses prolongements : il a pris sens d’abord autour de son action, des entreprises collectives qu’il a créées, dirigées ou accompagnées, dont certaines sont encore vivantes. La Revue de synthèse, fondée en 1900 par Henri Berr dont il fut très proche, puis les Annales qu’il crée en 1929 avec Marc Bloch. Sous un titre nouveau et avec un programme et des ambitions changés, la revue continue d’animer les débats historiographiques. Dans les revues, ses Combats pour l’histoire (1953) sont caractérisés par un très grand nombre de comptes rendus par lesquels il a exercé son magistère sur les sciences sociales. Enfin, la modeste 6e section qu’il avait présidée dès sa création en 1947 est aujourd’hui devenue une puissante École des hautes études en sciences sociales au rayonnement largement international.

Ainsi la postérité de Lucien Febvre ne se décline pas au singulier, elle est indissociable de celle de Marc Bloch, comme de celle des Annales. Ce triptyque a en quelque sorte commandé le destin inséparable de chacune des parties qui le compose ; figure fondatrice du renouveau historiographique de ce siècle, Lucien Febvre est indissociable de la tradition qu’il a créée. La question de sa postérité n’est donc pas seulement celle de la réception de son œuvre et de son éventuelle continuation, elle est aussi affaire d’héritage intellectuel et scientifique à gérer et à faire fructifier, d’une « tradition » à défendre et à perpétuer. Cette caractéristique est d’autant plus sensible qu’une grande partie des travaux sur les Annales de ces dernières décennies ont cherché non seulement à évaluer la vitalité du mouvement mais aussi sa fidélité au projet fondateur. Ce n’est donc nullement par rapport à un passé révolu que se mesure le « retour aux origines » et la relecture au présent des « textes fondateurs » ou des travaux des pères fondateurs, mais bel et bien par rapport aux enjeux historiographiques d’aujourd’hui et de demain.

Relue sous ce biais, la littérature consacrée à Lucien Febvre (ceci vaut aussi pour Marc Bloch, ou plus généralement pour les Annales) révèle les liens qui unissent l’interprétation historique et les enjeux liés à la construction d’une tradition des Annales. Ainsi, jusque dans les années 1970, l’idée même d’une différence entre Febvre et Bloch paraissait inconcevable, alors qu’aujourd’hui, c’est l’unité même de leur œuvre qui pose problème. Cherchant à réinterpréter les fondements mis à mal de l’histoire des mentalités, on a pu ainsi dissocier et même opposer deux traditions historiographiques, l’une anthropologique à partir du travail de Marc Bloch, l’autre psychologique dans les réflexions de Lucien Febvre.

Parallèlement, et indépendamment, c’est la mémoire conjointe des deux historiens qui devait subir d’autres relectures dont les enjeux n’étaient plus strictement ni même essentiellement intellectuels et scientifiques, mais idéologiques ou éthiques. C’est leur attitude pendant la guerre qui est en jeu ici. L’engagement de Marc Bloch dans la Résistance, à défaut d’être parfaitement connu, est reconnu et incontesté depuis longtemps, mais depuis une dizaine d’années, sa mémoire est devenue un enjeu parfois obsessionnel. Cette « héroïsation » de Marc Bloch, historien quasi « thaumaturge », s’est accompagnée à l’inverse d’une étrange « diabolisation » de Lucien Febvre, qui s’est injustement retrouvé au banc des accusés, du côté sinon des collaborateurs du moins de ceux qui se seraient « accommodés » de l’occupation nazie, comme si la figure canonisée de l’un avait besoin de son excès contraire.

Des engagements nombreux de Lucien Febvre, il en est cependant un qui est aujourd’hui oublié : l’Encyclopédie française. Elle fut pour lui un moyen imprévu mais puissant, qui lui permit de prolonger, à une autre échelle, ses actions entreprises. Il l’avait conçue non pas comme un tombeau des connaissances mais comme le manifeste critique d’une civilisation en pleine redéfinition : celle de 1935. L’entreprise qui s’est prolongée au-delà de sa mort a soixante-dix ans.

 

Bertrand Muller
chargé de cours, université de Genève