Emmanuel Levinas

Kovno (Lituanie), 12 janvier 1906 - Paris, 25 décembre 1995

Photographie du philosophe prise en 1991
par le photographe Bracha L. Ettinger
© Bracha L. Ettinger

S’il fallait résumer la personnalité d’Emmanuel Levinas en quelques mots, trois suffiraient : le courage, l’intelligence, la modestie. Courage d’un homme qui a connu la persécution et l’exil ; intelligence de qui sut s’orienter dans un destin bouleversé et en tirer un humanisme exemplaire ; modestie de qui ne s’occupa jamais que de ces choses – le Très Haut, la vérité – qui mettent chacun à sa place.

Jamais Emmanuel Levinas, né le 12 janvier 1906 dans la communauté juive de Kovno en Lituanie, arrivé en France à l’université de Strasbourg en 1923, naturalisé français en 1931, n’aurait imaginé que sa personne puisse faire l’objet d’une célébration nationale. De son vivant, il n’a brigué aucun honneur, se réjouissant surtout d’endosser l’uniforme français pour défendre le sol de la patrie des droits de l’homme. Sinon, il est resté des décennies durant directeur d’un lycée où il assurait également l’enseignement de la philosophie. Et c’est bien parce que son maître Jean Wahl l’y a poussé qu’il s’est décidé, après avoir soutenu sa thèse d’État, à postuler à l’université de Poitiers. Il avait plus de cinquante ans, il était l’auteur de Totalité et infini.

Sa renommée internationale actuelle, les traductions de ses textes en plus de vingt langues, une demi-douzaine de doctorats honoris causa dans le monde en témoignent : Levinas avait produit une œuvre majeure de l’histoire de la philosophie.

Levinas a appliqué non seulement sa science de philosophe mais aussi son expérience des rapports de la raison et de la réalité. Dans l’écart – anti-hégélien – du réel et du rationnel réside la brèche de l’extériorité, l’accueil de l’autre, le début de l’entretien je-tu comme possibilité de la paix. En refusant à la philosophie le confort du totalitarisme ontologique, la connaissance de l’être qui déterminerait son sens, fût-ce sous des modes phénoménologiques et existentialistes, Levinas bouleverse la métaphysique occidentale, en y imposant, contre l’obsession de l’être, l’éthique comme philosophie première.

Certes, Levinas, et Jean-Paul Sartre le reconnut, fut en France l’introducteur de la phénoménologie, par le truchement de sa première thèse consacrée à Edmund Husserl. Mais sa philosophie s’est développée dans l’ouverture sur la pensée juive de la responsabilité, sur la réception sensible des questionnements pré-philosophiques de la littérature russe, sur les événements de l’histoire contemporaine qu’il a vécus depuis la gloire des Romanov jusqu’à l’effondrement du bloc de l’Est.

Au fil de cette existence s’est élaborée une pensée dont l’audace et l’originalité sont de remplacer le primat de l’être par le primat de l’autre. À l’être qui s’efforce dans l’identité, Levinas oppose celui qui répond, l’obligé de qui l’appelle. La philosophie commence dans le dialogue, la vie ne dure que dans et par l’entretien. À l’amour de la sagesse, Levinas substitue la sagesse de l’amour.

 

Marie-Anne Lescourret
professeur à l’université Marc Bloch de Strasbourg