Samuel Beckett

Foxrock (Irlande), 13 avril 1906 - Paris, 22 décembre 1989

Samuel Beckett 1906-1989 écrivain irlandais
© Rue des Archives

Mondialement connu grâce à son prix Nobel de littérature et à En attendant Godot, écrit en français sur un cahier d’écolier et créé par Roger Blin à Paris au théâtre de Babylone, boulevard Raspail, en 1953 (1), Beckett est le grand écrivain bilingue français-anglais du XXe siècle. Ses œuvres de jeunesse, dont les nouvelles réunies dans Plus de coups d’épingles que de coups de pieds ou Murphy et Watt, sont en anglais mais, à l’époque où il achève Godot, il opte pour le français, langue où, selon lui, il est plus facile d’écrire sans style.

Tout au long de sa carrière d’auteur (prose, poésie, pièces pour le théâtre, la radio, la télévision et scénarios de films), il oscille du français à l’anglais : il écrit dans l’une ou l’autre langue, puis est son propre traducteur.

Le succès de son œuvre la plus célèbre, Godot, repose sur son immense et immédiat retentissement international. Cette pièce révolutionnaire fut rapidement traduite dans la plupart des langues européennes et sa version anglaise, que Beckett intitula Waiting for Godot, fut abondamment représentée dans tout le monde anglo-saxon. L’auteur, toutefois, vécut en français et à Paris, son foyer de 1936 à sa mort quelque 50 ans plus tard.

Né dans la maison familiale, Cooldrinagh, à Foxrock, une banlieue résidentielle pour protestants irlandais située près de Dublin, dans le comté de Wicklow, il commence tout jeune l’étude du français et fréquente la Portora Royal School, qui avait été l’alma mater d’Oscar Wilde, avant de se distinguer dans des études de langues vivantes au Trinity College de Dublin. En 1928, il est choisi pour être lecteur d’anglais à la prestigieuse École normale supérieure. Deux ans plus tard, sa thèse sur Marcel Proust terminée, il rentre à Dublin. On s’attendait à ce qu’il poursuive une carrière universitaire mais, après n’avoir accompli qu’un seul des trois trimestres qu’il devait à Trinity, il démissionne en disant : « Je ne pourrai pas supporter plus longtemps l’absurdité d’enseigner à d’autres ce que je ne comprends pas pleinement moi-même. »

C’est à Paris, dans l’immédiat après-guerre, que Beckett devint brutalement un écrivain majeur. En tant que ressortissant d’un pays neutre, l’Irlande, il avait pu rester en France pendant l’Occupation allemande. Il rejoignit une cellule de la Résistance parce que « les nazis faisaient un enfer de la vie de [ses] amis ». Il traduisait des documents détaillant les mouvements des troupes allemandes. Quand, sous la torture, deux de ses camarades révélèrent son nom à la Gestapo, il dut se réfugier avec Suzanne Dumesnil (sa future épouse) dans le Roussillon. Il y continua ce qu’il appelait ses « jeux de boy-scout » contre les collaborateurs de Vichy. Son engagement dans la Résistance lui valut la Croix de guerre.

De retour à Paris dans son appartement de la rive gauche, rue des Favorites, il écrit désormais en français, et achève Molloy et Malone meurt, deux œuvres très bien accueillies dans le cercle du Nouveau roman. S’y ajoute plus tard un troisième roman, L’Innommable, pour former ce qu’il est maintenant convenu d’appeler « la trilogie », sans parler de trois pièces remarquables : Fin de partie (1956) ainsi que, en anglais, Krapp’s last tape (La dernière bande, 1958) et Happy days (Oh les beaux jours, 1961).

Établissant un jour une comparaison entre lui-même et James Joyce, Beckett nota que, si le grand romancier irlandais était un « synthétiseur », il était quant à lui un « analyseur ». Sa remarque est révélatrice de la nature de sa contribution à la tradition de la création romanesque et théâtrale en Europe. Beckett est un styliste d’exception dans ces deux domaines, peut-être le dernier grand styliste du XXe siècle, bien que pour lui le style ait toujours été une question de « vision » plus que de « technique ». Tout au long de sa carrière, il se préoccupa d’explorer ce que chaque genre pouvait encore produire. Dans cette noble entreprise, il fut profondément influencé par les grands maîtres du passé, dont son Dante bien-aimé, mais aussi par les opportunités offertes par les nouveaux médias, radio et télévision.

Dans ses dernières œuvres pour la scène, certaines pièces, Pas moi, Pas, et Berceuse, l’espace scénique est recomposé pour représenter celui de la conscience humaine. Il est également tout aussi exigeant et novateur dans ses dernières œuvres de fiction : Compagnie, Mal vu mal dit, et Worstward Ho, qui constituent une seconde trilogie, non seulement présupposent mais aussi exigent une profonde remise en cause de l’acte même d’écrire. Dans chaque cas, il s’agit toujours de Comment dire, titre de son dernier poème, quête à la fois emblème et source de toute son œuvre. Après Beckett, « comment dire », pour tout écrivain comme pour tout lecteur, ne sera plus jamais tout à fait la même chose

 

Enoch Brater
professeur de littérature dramatique,
université du Michigan
président de la Samuel Beckett Society

 

(1) La première a eu lieu le 23 janvier 1953 : cf. brochure des célébrations nationales 2003 pp. 124-126