Paul Cézanne

Aix-en-Provence, 19 janvier 1839 - Aix-en-Provence, 22 octobre 1906

Cézanne est mort dans la nuit du 22 au 23 octobre 1906 à Aix-en--Provence, où il était né alors que la cité du Roi René vivait en « belle endormie » à l’ombre des platanes. Il voulait mourir en peignant, lui qui demandait à la peinture d’être « une méditation le pinceau à la main ». C’est ainsi qu’ayant écrit le 15 octobre 1906 à son fils : « je crois être impénétrable », il part sur le motif, se laisse prendre par l’orage et tombe comateux sur le chemin. On le ramène fiévreux chez lui. Il ne survivra que quelques jours.

Mais quel est-il ce peintre sur lequel Maurice Denis s’interrogeait encore en 1895 lors de la première rétrospective que Vollard fit de lui, se demandant si « Cézanne » était un pseudonyme, ou le nom d’un peintre mort depuis longtemps. Il faut dire que Cézanne ne fit rien pour faciliter l’accès à son œuvre même si son œuvre (quelque 1000 tableaux et près de 700 aquarelles) n’a cessé d’être exposée, analysée, vendue et collectionnée. Dorénavant, les toiles du peintre sont aux États-Unis comme en Russie, au Japon comme en Suisse, en Angleterre comme en France.

Cézanne appartient à une famille d’artisans arrivée à Aix vers 1700 : l’enracinement du jeune homme dans son pays est profond (il jouera un peu au Tartarin de Tarascon provençal à Paris) et son amour viscéral pour sa « terre natale » se traduit par des promenades, adolescent, avec Zola dans les lieux qui deviendront les motifs de sa recherche picturale. L’Estaque au bord de la mer sera un lieu de repli lors de la guerre de 1870, mais plus encore un lieu de silence et de tranquillité loin de son père qui, devenu banquier, exerçait une autorité tyrannique sur son fils, tout en lui accordant de quoi vivre comme peintre. Louis-Auguste Cézanne, le père de l’artiste, avait acheté une propriété de 14 hectares près d’Aix : le Jas de Bouffan. Cézanne profite du chemin de fer régional pour habiter Gardanne en 1885-1886. Il pose son chevalet sur la colline de Bellevue où sa sœur est propriétaire d’une bastide, et y peint ses premières Sainte-Victoire souvent en référence à quelque pin ! Après 1889, Cézanne délaisse le parc du Jas de Bouffan pour retrouver les lieux escarpés de Bibémus (une carrière de pierre qui permet la construction de la cité). Il s’attache à une bastide autant étrange qu’inquiétante : Château-Noir, voulu comme un petit château médiéval en plein XIXe. La légende voulait qu’il fût encore la « maison du diable ». Cézanne aime la roche ocrée de la demeure au milieu du tumulte des arbres sauvages qui la révèle et la cache tout à la fois. Un chemin souvent ouvre l’espace du tableau, Cézanne se souvenant d’avoir été un marcheur infatigable et voulant dire que la peinture est encore un engagement vers… « Je fais de lents progrès » avoue-t-il à la fin de la vie, s’interrogeant encore « Arriverai-je au but tant recherché ? », tout en écrivant avec orgueil : « Je vous dois la vérité la peinture… »

La Sainte-Victoire que surplombe l’atelier des Lauves qu’il fait construire en 1902 serait-elle le signe de cette « peinture » toute d’humilité et d’affir-mation, de couleur et de forme ? Cézanne avait vers les années 1870-1875 cheminé avec Pissarro sur les sentiers impressionnistes de l’Île-de-France pour dominer la force pulsionnelle de ses premières toiles dites par lui-même « couillardes ». Il avait ensuite « fait de l’impressionnisme une chose solide et durable comme l’art des musées », soucieux d’ajouter un maillon à l’histoire de l’art par une œuvre inscrite dans la grande tradition de Poussin, Rubens, Tintoret mais posant les jalons de la modernité.

C’est ainsi qu’il s’approprie encore la tradition oubliée de la nature morte, faisant de la pomme (la pomme de Cézanne) l’effigie même de son œuvre. Il veut ancrer son art dans la tradition d’une peinture d’histoire qui situe le nu dans des paysages paradisiaques. La toile les Grandes Baigneuses est ainsi l’une des œuvres du dernier Cézanne parmi les plus difficiles à comprendre tant l’audace s’y allie à la composition et à l’harmonie des couleurs. Mais que font-elles ces femmes ni nymphes, ni déesses, pas même femmes au bain dans un coin imaginaire de nature dont les tonalités lunaires ou diurnes éclairent des corps plus ou moins achevés, plus ou moins dessinés : le bon goût ne pouvait que crier au scandale. Jamais le corps de la peinture n’était devenu autant corps de femme, corps d’homme, en ce jeu de proximité et de distance inattendues : corps sublimés, corps glorieux. C’est à corps perdu que Cézanne se lance dans cette aventure qui annonce Picasso, Matisse, Giacometti, Bacon, De Kooning... Car, ce faisant, Cézanne fonde toutes les avant-gardes du début du vingtième siècle.

Quel thème choisir alors pour célébrer le centenaire de sa mort ?

Plusieurs aspects de son œuvre ont fait déjà l’objet d’expositions thématiques, mais jamais la Provence n’avait fait l’objet d’une entreprise spécifique. Certes, l’enracinement aixois de Cézanne a été reconnu depuis longtemps, mais le fait même de sa peinture comme enracinée en Provence n’avait encore jamais été regardé comme tel. C’est ici le choix fait.

Cézanne est certainement celui qui a signifié avec les mots les plus forts son attachement au « sol natal ». On n’en voudra ici pour preuve qu’une seule citation retenue de sa Correspondance : « En nous ne s’est pas endormie pour toujours la vibration des sensations répercutées de ce bon soleil de Provence, [de] nos vieux souvenirs de jeunesse, de ces horizons, de ces paysages, de ces lignes inouïes qui laissent en nous tant d’impressions profondes ». Ici, Cézanne fait certainement écho à son adolescence quand, lié d’une amitié totale à Émile Zola, il parcourait les garrigues du côté de Sainte-Victoire, se baignant dans les rivières, faisant entrer sa Provence en lui, non par l’esprit seulement mais par le corps. Soit une citation encore de la Correspondance pour étayer cette assertion : « Il y aurait des trésors à emporter de ce pays qui n’a pas trouvé encore un interprète à la hauteur des richesses qu’il déploie ».

Mais les premiers admirateurs d’un Cézanne retiré définitivement en Provence après 1899 ne disent rien du fait que ce dernier peigne en Provence. Bien entendu, Émile Bernard ou Maurice Denis, puisque c’est à eux qu’il est fait ici référence, signalent que le peintre est retiré à Aix-en-Provence, citent la -montagne Sainte-Victoire comme un motif retenu par le peintre, mais rien n’est fondamentalement dit du rapport intérieur de la peinture de Cézanne à la Provence.

Voilà l’enjeu de l’exposition « Cézanne en Provence » : élucider ce lien unique entre un peintre et son pays d’enfance, lien fondé sur une adolescence nourrie d’émotions et de sensations à la limite de l’ivresse. Que cet adolescent ait grandi dans une petite ville de province, riche d’une histoire ancestrale mais réduite à une grosse bourgade en marge de tout progrès industriel, ne pouvait que donner à cette expérience une valeur absolue. Mais que ce même individu ait eu en même temps le goût de Musset, Vigny, Hugo, Virgile et Ovide, ait voulu écrire des alexandrins avant de prendre un pinceau, ait lu Stendhal, Baudelaire comme Flaubert au même titre qu’il a su voir Daumier, Delacroix, Courbet et Manet, accroît le paradoxe énoncé : Cézanne a demandé à la -Provence de lui donner la matière quasiment charnelle à laquelle il avait besoin de se confronter pour correspondre à la nature dont il voulait la présence pour peindre. Étonnamment, Cézanne dans les lettres des dernières années de sa vie en Provence, si soucieux d’expliciter ce rapport du peintre à la réalité, parle en effet de « nature » vis-à-vis de laquelle le peintre doit se situer. Jamais alors il ne cite nommément un lieu, une montagne. « Je procède très lentement, la nature s’offrant à moi très complexe ; et les progrès à faire sont incessants… l’étude réelle et prodigieuse à entreprendre, c’est la diversité du tableau de la nature ».

Les motifs essentiels, qui lui permettent alors de construire son œuvre, appartiennent à la Provence. Et les critiques à partir des années 1920 ne pourront jamais parler de l’œuvre de ce peintre sans expliciter que la « Provence » est à l’œuvre dans le travail de Cézanne. Certes cette « Provence » n’est parfois entendue que comme un concept générique. Avec Klingsor, la Provence enseigne la couleur à ce peintre dont un défaut de formation a interdit de maîtriser le dessin. Élie Faure reprendra une idée analogue pour signifier que la « Provence » permet audit peintre de maîtriser la composition. Plus tard, -Dorival dira que la Provence donne au peintre de « faire du Poussin sur nature » parce que la structure du paysage autour d’Aix est en soi poussinesque. L’auteur ira alors jusqu’à écrire qu’en Île-de-France, Cézanne enfin maître de son art « provençalise ». Dernièrement, le poète allemand Peter Handke n’a-t-il pas écrit un livre au titre significatif : La leçon de Sainte-Victoire, comme si la -montagne elle-même était la maîtresse du peintre… et du poète ?

Dans le même temps, la Provence de Cézanne, dont les noms se déclinent Jas de Bouffan, L’Estaque, Gardanne, Bellevue, Château-Noir, Bibémus, les Lauves, Sainte-Victoire, est devenue légendaire, à tel point que la « nature » s’est plue à imiter la peinture, inversant la traditionnelle formule d’un art conçu comme imitation de la nature. Il nous appartient d’élucider ce moment unique de l’histoire de l’art au cours duquel un peintre, un lieu géographiquement circonscrit ont donné naissance à une œuvre parmi les plus exceptionnelles qui soient. Ce moment reste unique, ce lieu n’existe nulle part ailleurs. Cézanne était nécessaire à l’histoire de l’art. Cézanne en Provence est celui vers lequel cubistes, fauves et abstraits porteront leur regard pour initier leurs recherches. « Je crois être impénétrable » : un siècle après sa mort, cette « existence » reste un mystère et l’œuvre qui l’accompagne n’en finit pas de nous étonner et de nous interroger.

 

Denis Coutagne
conservateur en chef du patrimoine
conservateur du musée Granet