Page d'histoire : Louis Boulanger Vercelli (Piémont), 11 mars 1806 - Dijon, 5 mars 1867

Supplice de Mazeppa
huile sur toile, 1827
Rouen, musée des beaux-arts
© RMN / Bulloz

S’il est un courant de l’art français qui demeure négligé, c’est bien l’inspiration romantique. Pratiquement, la peinture s’est vue réduite à deux grands artistes : Géricault et Delacroix : les puissantes personnalités de Jacques-Louis David et d’Ingres paraissent occuper l’essentiel du siècle jusqu’à un Impressionnisme glorifié mais jamais défini. La séparation – inévitable – du musée du Louvre d’avec le musée d’Orsay est venue matérialiser aux yeux du public la coupure, et cela dans le moment où semblait s’affirmer, à l’inverse, l’intérêt pour la litté-rature romantique. Ajoutons qu’intervient vers 1816 le développement de la lithographie, aussitôt adoptée par la plupart des artistes romantiques, mais jugée encore aujourd’hui comme une expression inférieure à l’eau-forte : plusieurs des meilleurs maîtres s’en sont trouvés dévalués, comme Alexandre-Évariste Fragonard et surtout Nanteuil. Le bicentenaire de la peinture romantique française devrait remettre en pleine lumière la richesse de ce mouvement, à commencer par l’un des peintres qui fut le plus étroitement lié au courant -littéraire : Louis Boulanger.

Ce patronyme est fort commun en France et en Belgique. Rappelons donc qu’il ne faut pas confondre Louis Boulanger avec Clément Boulanger, né à Paris en 1805, médaillé au Salon dès son premier envoi, en 1827, élève d’Ingres vite converti aux idées romantiques (La fontaine de Jouvence, musée de -Narbonne, Salon de 1839), mais mort à trente-sept ans au cours d’un voyage au Moyen-Orient ; ni avec son épouse, la très jolie Marie-Élisabeth, aquarelliste habile, qui séduisit Delacroix et qui se remaria avec le directeur des Beaux-Arts, le puissant Edmond Cavé. Ou encore avec Gustave Boulanger, qui appartint à une génération un peu plus tardive (1824-1905), brillant prix de Rome en 1849 et par la suite médiocre décorateur du foyer de la danse à l’Opéra…

Louis Boulanger, pour sa part, était fils d’un Français d’origine lorraine, commissaire intendant dans l’armée napoléonienne, établi à Vercelli, dans le Piémont (alors rattaché à la France). Il y avait épousé une femme du pays, Marie-Madeleine Archibuggi. L’enfant grandit à Paris et y fit de bonnes études classiques. Il s’intéressa tôt à la littérature et écrivit lui-même des vers. Mais la vocation pour la peinture l’emporta. En 1821, il entra à l’École des beaux-arts où il fut élève de Guillon-Lethière, excellent professeur, qui avait séjourné en Italie et en Espagne. Il rencontra bientôt Devéria, puis en 1824, à dix-huit ans, Victor Hugo, qui n’en avait que vingt-deux. Il devint ainsi tout jeune un familier de la maison des Devéria, du foyer Hugo, du salon de Charles Nodier à l’Arsenal, en même temps que le compagnon de voyage de Sainte-Beuve en Allemagne (1829).

Le succès du peintre ne tarda pas. En 1827, le Supplice de Mazeppa fut exposé au même Salon que le Sardanapale de Delacroix. Ce très grand tableau (5,25 m de hauteur) illustrait un poème de Byron publié en Angleterre en 1819. Il fut discuté, admiré, séduisit Victor Hugo qui dédia à son jeune ami le poème de même sujet publié dans ses Orientales (recueil paru au début de 1829). Même si on peut y apercevoir des maladresses de jeune homme, il n’a pas cessé depuis 1835, date où il fut donné au musée de Rouen, d’y être admiré comme l’un de ses chefs-d’œuvre.

Une série de toiles visionnaires suivit, où Boulanger quittait la tradition de la scène tragique pour l’évocation d’un monde tout irréel : la Ronde du Sabbat (1828), étrange tourbillon infernal trouant dans la nuit la voûte d’une cathédrale gothique, les Fantômes (1829) où la recherche du bizarre va jusqu’à détruire le rapport des formes, et surtout le Feu du Ciel (vers 1828 ; lithographié en 1831 ; l’original (ou une esquisse d’atelier) est conservé à la maison de Victor Hugo de Paris). Les textes de la Bible, les premiers témoignages de l’archéologie viennent pousser jusqu’au paroxysme une violence apocalyptique qu’on avait oubliée depuis la Chute des damnés de Rubens. Peintures littéraires, sujets glanés dans la poésie anglaise ou allemande : soit. Mais avant que Nodier les ait transformés en contes à l’usage des Français, et sans que Hugo, avec les rythmes changeants de ses Orientales, parvienne toujours à les égaler. D’autant que Boulanger sait aussi bien évoquer la femme langoureuse des harems (La captive, vers 1830) qu’illustrer le pittoresque et le tragique de Notre-Dame de Paris (1831) : témoins les vastes compositions de la Procession du pape des fous ou de la Cour des miracles aussi bien que l’Enlèvement d’Esméralda…

Il semble que Boulanger ait senti assez vite les limites de ce registre. À partir de 1835, il s’éloigne de ce romantisme « frénétique ». Il cherche un dessin plus décoratif, une technique plus serrée dans l’immense Triomphe de Pétrarque (plus de 8 m de large ; première médaille du Salon de 1836), montrant par là son avance sur les recherches de la peinture des années quarante, celles qui opposeront à Delacroix le Combat de coqs de Gérôme (1846) avec son retour à l’antique, au nu sculptural, au pinceau ferme et précis. Un peu plus tard, après l’exil de Victor Hugo (1851) et la mort de sa sœur Annette, -Boulanger change entièrement de vie : il se marie (1856), il obtient la direction de l’École impériale des beaux-arts de Dijon. C’est dans ses toutes dernières années qu’on le voit chercher à retrouver quelque chose des effets « romantiques » en exposant au Salon de 1865 une Barque de César très inspirée par la série des Jésus-Christ sur le lac de Genezareth de Delacroix (perdue ; esquisse au musée Georges de La Tour, Vic-sur-Seille), et au Salon de 1866 un Vive la joie complexe, trop soigné, sans accent (Dijon, musée des beaux-arts).

Il meurt en 1867, l’année où Monet peint ses Femmes au jardin du musée d’Orsay. On ne parlera plus guère de Louis Boulanger que comme d’un simple illustrateur de Victor Hugo. Ses tableaux demeureront rares dans les musées français, et peu se découvrent dans les musées étrangers. Ses ensembles décoratifs pour le château de Versailles, pour Saint-Roch et Saint-Laurent à Paris n’ont pas été sérieusement publiés. De nos jours, si le génie de Boulanger apparaît de nouveau incontestable, il reste difficile de porter sur l’œuvre un jugement complet. D’autant qu’on n’a pas fait encore l’inventaire de ses carnets de dessins, de ses aquarelles, de ses projets de mises en scène, où se reconnaissent à toutes les époques la sensibilité jointe à la verve et à une surprenante habileté de la main.

 

Jacques Thuillier
professeur au Collège de France
membre du Haut comité des célébrations nationales

Source: Commemorations Collection 2006