Pierre-Jean David dit David d'Angers

Angers, 12 mars 1788 - Paris, 6 janvier 1856

Buste de Johann Wolfgang von Goethe
plâtre
Paris, musée d'Orsay
© RMN / Gérard Blot / Christian Jean

Le sculpteur David (d’Angers) occupe une place singulière dans l’histoire de l’art français du XIXe siècle. L’opinion le connaît surtout en tant qu’auteur des quelque six cents médaillons représentant les hommes et femmes célèbres, français et, notons-le, européens, la plupart étant ses contemporains. La postérité de David a abondamment répandu cette collection dans les musées, les bibliothèques et les collections privées. On connaît moins ses autres productions, particulièrement son œuvre de statuaire civique monumentale, le genre qu’il a privilégié au cours d’une réflexion tenace sur l’art de la sculpture. Mieux que d’autres sculpteurs de son époque, David a reconnu en lui le matériau même de l’art engagé. Pour mesurer l’ampleur et la signification de ses réalisations (plus de quarante statues sur la voie publique et plus d’une centaine de bustes, la plupart colossaux), on doit parcourir Paris et les provinces. On peut voir toutefois ces œuvres réunies à Angers. Là, dès les années 1820, la muni-cipalité a recueilli, au rythme de leur création, nombre de leurs modèles en plâtre ou de leurs esquisses dans une galerie qui porte son nom depuis 1839.

David fut dans sa maturité un artiste et un homme politique. Ces deux titres qu’il a associés en esprit et en pratique, ont influencé mais aussi « polarisé » les jugements que ses contemporains et la postérité ont exprimés sur sa -personnalité et son art.

Issu d’un milieu républicain modeste, David se distingue tôt, à Angers, puis à Paris, par ses dons d’artiste. À vingt-deux ans, à Paris, il obtient à l’École des beaux-arts le deuxième prix de sculpture. Il s’engage dans une carrière dont les étapes prévisibles étaient alors garantes de réussite. Premier prix en 1811, il séjourne à Rome jusqu’en 1815 en qualité de pensionnaire de l’Académie de France. En 1826, il est élu à l’Académie des Beaux-Arts et, la même année, nommé professeur à l’École. Bien qu’il ait coopéré en Italie avec les carbonari, il est alors soutenu par l’idéologie et la politique de la Restauration. Il sert ce régime qui lui confie des programmes monumentaux de renommée nationale (monument au général vendéen Bonchamps, église de Saint-Florent-le-Vieil).  Mais, aux environs de 1825, alors qu’il obtient la commande du monument funéraire que la Nation élève par souscription publique au général Foy, un tribun de l’opposition parlementaire (cimetière du Père-Lachaise), une mutation idéologique et artistique s’opère en lui dont l’évolution démocratique sera rapide et soutenue: alors qu’il fréquente les milieux progressistes des intellectuels de la « génération de 1820 », il s’achemine vers le parti républicain et s’interroge sur les problèmes politiques et sociaux de la France et de l’Europe. Son art -s’infléchit alors dans le sens d’un naturalisme dont l’iconographie et l’expression détonnent si on le compare à l’art que pratiquent ses collègues académiciens et à celui des sculpteurs dissidents dits alors « romantiques ». Pour David, point de sensualisme mythologique, d’allégories obscures ni de pittoresque historique ; point de nu féminin. Prévaut l’image des « grands hommes », ces bienfaiteurs de l’humanité, le simulacre monumental et moralisateur que les théoriciens et artistes réformateurs de l’âge des Lumières avaient souhaité voir élevé sur la place publique (statue funéraire d’Armand Carrel, cimetière de Saint-Mandé).

David se trouva ainsi tout désigné, en 1830, pour exécuter la commande du programme de sculpture politique le plus chargé de sens de la monarchie de Juillet et, peut-être, du XIXe siècle français, la nouvelle décoration du fronton de l’église Sainte-Geneviève reconvertie, dès juillet, en Panthéon. Il s’agit pour lui, historiographe, de représenter les civils et hommes de guerre qui édifièrent la France républicaine. L’exécution des personnages qu’il avait choisis et disposés dans une esquisse d’abord approuvée puis suspendue, devait nécessairement conduire, en 1837, à un conflit avec le haut-clergé et le gouvernement. David mobilisa l’opinion en faisant agir la presse. Il obtint que fût respectée la composition primitive du fronton.

Républicain impliqué, candidat aux élections législatives en Maine-et-Loire, homme, plus tard, des « banquets », son opposition au régime fut avouée comme l’était son désaccord avec l’Académie. Là, il demandait, entre autres réformes, l’abolition des jurys d’admission aux Salons. Les commandes de l’État, après 1837, cessèrent; mais, grâce aux souscriptions, les municipalités de province, les particuliers et les cercles permirent l’achèvement de nombreuses entreprises honorant leurs « grands hommes » (monument à Gutenberg, Strasbourg ; monument à Larrey, Val-de-Grâce ; monument funéraire du général Gobert, Père-Lachaise).

David appliqua généralement dans ses monuments publics une formule qui associait l’effigie « physionomique » du personnage en costume moderne élevé « en apothéose », à des bas-reliefs historiés décorant le socle. Ce dernier registre n’est pas subalterne, car il met en images le comportement familier, humanisé, du grand homme et le théâtre de ses réalisations. Le style de ces reliefs didactiques, hagiographiques est-on tenté de dire, dans la ligne de mire du spectateur, est unique dans la sculpture française de ces années. La critique savante les décria comme « caricatures ». David les exécuta selon les prescriptions de son esthétique monumentale : ils ont le rôle d’une image d’Épinal et les formes d’un art « brut » dont l’expressivité « naïve » doit s’imprimer d’emblée dans la vision et la mémoire.

En 1848, David refusa la Direction des musées. Maire de l’ancien XIe arrondissement de Paris, député de Maine-et-Loire à la Constituante, non réélu, l’année suivante, à la Législative, il fut arrêté et exilé lors du coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte. Rentré en France en 1853, il acheva ses derniers programmes monumentaux (Bichat, École de médecine de Paris ; général Drouot, Nancy).

David n’a pas limité son activité à la sculpture et à la politique. Européen précoce, il fut un germanophile fervent (buste colossal de Goethe, musée d’Orsay). Cultivé, il a pratiqué et généralement bien jugé l’intelligentsia française et internationale de son temps. Voyageur, curieux des hommes et des choses, obser-vateur attentif de la nature et de l’insolite, épistolier fécond, il a écrit nombre de courts textes sur l’art dans des recueils populaires. Il a aussi rédigé, dès 1828, de remarquables carnets intimes publiés posthumement. Leurs pages offrent des aperçus fondamentaux pour l’intelligence de la psychologie de l’art et de l’artiste au XIXe siècle. Les meilleurs spécialistes du romantisme français ont souligné en eux le « réel sens littéraire » de David.

 

Jacques de Caso
professeur honoraire
University of California at Berkeley