Le Nouveau Dictionnaire de la langue française de Pierre Larousse

1856

Un dictionnaire sans exemple est un squelette » : telle est l’épigraphe qui, dans la mémoire collective, a marqué le Petit Larousse illustré depuis sa naissance en 1905 jusqu’au millésime 1967. Pourtant, cette épigraphe restée célèbre pour les lecteurs nés dans la première moitié du XXe siècle ne doit pas être associée à Claude Augé, le directeur du Petit Larousse illustré, mais bel et bien à Pierre Larousse qui, dès 1856, a choisi cette sorte d’apophtegme pour son tout premier dictionnaire : le Nouveau Dictionnaire de la langue française.

C’est de fait à ce petit ouvrage de 714 pages, un in-dix-huit (8,5 cm x 15 cm) particulièrement novateur dans l’esprit et dont le succès fut très important dans la seconde moitié du XIXe siècle, que l’on doit la formule lexicographique qui, améliorée de millésime en millésime, a abouti au Petit Larousse, son légitime héritier. Ce dernier, qui fêtait son siècle d’existence pour le millésime 2005, est en effet tout entier contenu en germe dans le Nouveau Dictionnaire de la langue française de 1856.

Pierre Larousse, né en 1817 à Toucy en Bourgogne, entrait alors dans sa quarantième année. Il venait de créer en 1852 à Paris la Librairie Larousse et Boyer, et son premier manuel, La lexicologie des écoles, publié en 1849, connaissait un vif succès dans les écoles. Aussi, ce petit dictionnaire venait-il à point dans la panoplie pédagogique à laquelle croyait fermement P. Larousse, en tant qu’ex-instituteur formé sur les bancs des Écoles normales instituées en 1833 par la loi Guizot.

P. Larousse était effectivement convaincu qu’il fallait offrir aux enfants des écoles communales et aux Français en général, qui parlaient encore le plus souvent en langue maternelle un dialecte, un outil pour maîtriser la langue française, ciment d’un sentiment républicain auquel il était politiquement attaché. La Lexicologie des écoles correspondait au premier volet : une grammaire vivante fondée sur l’usage de la langue en partant des mots. Le Nouveau Dictionnaire de la langue française représentait le deuxième volet, complémentaire du premier : la définition des mots utilisés, assortie d’exemples. Enfin, un  troisième volet sera apporté, lorsqu’en 1862, sera ajoutée une seconde partie au dictionnaire, celle consacrée aux noms propres. Grammaire, définition des mots de la langue, puis explicitation des noms propres, le triptyque est alors complet.

Si, pour chaque millésime jusqu’à la fin du siècle, est mentionné sous le nom de P. Larousse, « Auteur de la Lexicologie des écoles », en guise de rappel insistant de la dynamique pédagogique dans laquelle il faut inscrire le dictionnaire, ce qu’il importe de retenir, c’est l’aspect à la fois militant et novateur qui émane de la structure même de l’ouvrage.

On remarquera tout d’abord une longue préface, pour ainsi dire fondatrice et inhabituelle pour un ouvrage de petite taille. P. Larousse ne consacre en effet pas moins de douze pages à expliciter ce que doit être un dictionnaire au service de la langue française. Il commence par pourfendre les « innombrables dictionnaires de poche » qui ne sont que des « squelettes », où l’« on se contente d’énoncer le sens propre et général des mots, sans le fixer par aucun exemple » puis, en s’appuyant sur des comparaisons avec ses concurrents, il met en relief la qualité de son dictionnaire, avec tout à la fois le talent du linguiste, celui de l’enseignant et la conviction de l’éditeur efficace.

On y trouve ainsi quelques professions de foi qui préfigurent le lexicographe ambitieux du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle en 17 volumes dont la publication commence dès 1865. Évoquant l’évolution de la langue, il précise par exemple que « c’est au lexicographe à observer, à suivre attentivement cette transformation et à daguerréotyper, pour ainsi parler, cette physionomie au moment même où il écrit, ainsi qu’à utiliser les richesses que les langues vivantes acquièrent avec le temps ». Quant à l’attitude que le lexicographe doit adopter avec son maître, la langue française, il précise qu’« il ne doit ni suivre de trop loin, ni ouvrir la marche : c’est un laquais qui porte les bagages de son maître, en le suivant par derrière. »

« QUATRE DICTIONNAIRES EN UN SEUL », c’est le titre que P. Larousse aurait souhaité inscrire au frontispice de l’ouvrage, s’il n’avait pas « reculé devant un titre trop pompeux », ce qu’il fera cependant dans les éditions suivantes. Ainsi, derrière les 623 pages consacrées au dictionnaire proprement dit, avec un peu plus de 20 000 mots définis, sont offerts trois autres petits dictionnaires.

Tout d’abord, un Dictionnaire de la prononciation figurée, de dix pages, témoignage aujourd’hui très intéressant quant à l’évolution de la langue orale ; on y constate par exemple que bourg, se prononçait « bourk » et cep, « cè ». Viennent ensuite 66 pages dévolues à des Notes étymologiques, scientifiques, historiques et littéraires, d’abdication et académie à zoïle, en passant par l’arc-en-ciel. Ces deux parties, prononciation et notes, seront intégrées dès 1878 dans les articles du dictionnaire de la langue.

Enfin, l’ouvrage s’achève avec un Dictionnaire des locutions latines de 14 pages, de Ab absurdo à Vox populi, vox Dei, qui deviendront les célèbres pages roses du Petit Larousse et serviront dès 1862 de séparation entre les mots de la langue et les noms propres.

De juin 1859 à juin 1860, il se vendait déjà 44 000 exemplaires du Nouveau Dictionnaire de la langue française. On dépassera les quatre millions en changeant de siècle : le succès fut donc considérable. Et, phénomène peu courant dans l’édition, d’une part, le petit dictionnaire précédait le grand et, d’autre part, ce sont les bénéfices et la notoriété du Nouveau Dictionnaire de la langue française qui permettront à P. Larousse de lancer le dictionnaire que la postérité a certes davantage retenu, compte tenu de son gigantisme, le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle

 

Jean Pruvost
professeur de linguistique, université de Cergy-Pontoise
directeur du laboratoire CNRS Métadif
(Histoire des dictionnaires)