Pierre Corneille

Rouen, 6 juin 1606 - Paris, 1er octobre 1684

Pierre Corneille a appartenu, appartient encore, à la Pléiade des grands écrivains classiques, où il retrouve Molière, Jean Racine, Jean La Fontaine et Nicolas Boileau. Il faut pourtant avouer que sa gloire tend de nos jours à s’estomper, et que l’auteur du Misanthrope et le fabuliste de Château-Thierry semblent parler plus que lui à la sensibilité moderne. Sans doute est-il victime de l’interprétation excessivement moralisante qu’on donna de ses œuvres sous la troisième et encore sous la quatrième République. Ce professeur de devoir familial et de patriotisme semble bien éloigné de nous. Il convient de considérer le poète d’un autre œil et de prendre en compte toute sa carrière.

Fils d’un maître des Eaux et Forêts de la vicomté de Rouen, Pierre Corneille est né dans cette cité le 6 juin 1606. Après avoir étudié chez les Jésuites, auxquels il resta attaché toute sa vie, il devient avocat en 1624 et, en 1628, il achète deux offices, celui d’avocat du roi au siège des Eaux et Forêts et celui d’avocat du roi en l’Amirauté de France à la table de marbre de Rouen. Peut-être par jeu, peut-être pour mettre sur scène une histoire d’amour à laquelle il a été mêlé, il compose une comédie, Mélite, qui est jouée en 1629. Se succèdent ensuite les pièces – tragédies, comédies, tragédies en musique, comédies héroïques – jusqu’à Suréna, créé en 1674. Quarante-cinq ans donc de travail assidu, où se remarquent seulement deux interruptions, l’une de 1652 à 1659, l’autre de 1667 à 1670.

Le poète est reçu à l’Académie française en 1647. Il a la protection des princes et des ministres qui se succèdent : Richelieu, Anne d’Autriche, Mazarin, Nicolas Fouquet, Louis XIV. Il est fidèle au Louvre durant les troubles de la Fronde. C’est alors que survient le seul incident notable de sa carrière d’officier : en 1650, Baudry, le procureur-syndic des états de Normandie, est destitué, car protégé du duc de Longueville, l’un des chefs de la Fronde ; Corneille le remplace et pour cela renonce à ses charges d’avocats du roi ; l’année suivante, le poète est contraint de résilier l’office qu’il vient d’acquérir : il est rendu à Baudry. Le fidèle serviteur de Mazarin et de la cour a été grugé dans cette affaire : il y a perdu deux titres et de l’argent. Peut-être ne faut-il pas exagérer l’importance de cette mésaventure, puisqu’il demeure obstinément fidèle à la monarchie et à ceux qui l’incarnent.

Son neveu, Bernard Le Bovier de Fontenelle, le dit « mélancolique », « d’humeur brusque, et quelquefois rude en apparence », « bon père, bon mari, bon parent, tendre et plein d’amitié… enclin à l’amour, mais jamais au libertinage… l’âme fière et indépendante, nulle souplesse, nul manège… il avait plus d’amour pour l’argent que d’habileté ou d’application pour en amasser… beaucoup de probité et de droiture… beaucoup de religion (1) ». Jean de La Bruyère est plus critique : « simple, timide, d’une ennuyeuse conversation, il prend un mot pour un autre, et il ne juge de sa pièce que par l’argent qui lui en revient, il ne sait pas la réciter ni lire son écriture (2.) » On comprend que ce bourgeois normand, assez sombre et rude, fort embarrassé dans le monde, n’ait pas fait une grande carrière d’avocat. Il était plus fait, avec son esprit méticuleux, pour le travail de bureau que pour les succès de prétoire. Et son œuvre littéraire ? Faut-il, comme l’auteur des Caractères, la considérer avec un admiratif étonnement ? Après avoir dépeint la grise apparence de Corneille dans le monde, il ajoute : « Laissez-le s’élever par la composition, il n’est pas au-dessous d’Auguste, de Pompée, de Nicomède, d’Héraclius, il est roi, et un grand roi, il est politique, il est philosophe… »

Double nature qui ferait songer à des analyses de Marcel Proust : c’est un autre moi qui apparaît dans la vie sociale et un autre qui compose des poèmes ou des romans.

C’est assez facile et peu utile d’opposer les deux visages de Corneille. Ce robin de province n’avait certainement pas l’impression de changer de nature, lorsqu’il s’asseyait à sa table de travail. Quand on lit tout ce qu’il a écrit de 1629 à 1674, on constate que son théâtre n’est nullement une école d’héroïsme et qu’on n’y trouve pas grand-chose de romantique (sauf peut-être une certaine impatience devant les critiques, qui l’exaspèrent vite). Corneille dans ses tragédies ne tente nullement d’écrire des pages d’épopée : il s’attache, en respectant en général la vérité historique, à mettre en évidence les grandes lois de la politique : il dialogue avec Plutarque, avec saint Thomas, avec Machiavel, peut-être avec Hobbes, et il recommande une soumission proprement chrétienne à l’ordre du monde, que la Providence a voulu. C’est le choix des Horaces, c’est finalement celui de Nicomède, c’est celui de Grimoald, celui d’Agésilas, et Suréna, quoi qu’en dise une critique, qu’on peut considérer comme romantique, s’égare en refusant par amour d’obéir à l’ordre de son roi. Le grand prince, le héros, n’est pas celui qui croit bousculer le réel, c’est celui qui l’accepte, quelque pénible que ce soit. Il en est au fond de même dans les comédies héroïques (où Tite, Bérénice et Pulchérie s’inclinent devant l’ordre politique) et dans les comédies parisiennes, où la rieuse Phylis, docile aux volontés des parents, est bien plus sage qu’Alidor et qu’Angélique.

Cette morale assez austère est celle que Corneille répète d’un bout à l’autre de sa carrière. Mais cette sagesse d’officier du roi passe à travers des prismes qui la colorent et la recomposent. Le bureaucrate dévot et timide ne cesse de renouveler son art, tentant toutes les voies, inventant de nouvelles formes de théâtre. En somme, la hardiesse, parfois la témérité, du poète équilibrent la rude sagesse de l’homme, et c’est cela la vraie leçon de Corneille : un art de persuader d’une infinie variété pour ramener à quelques vérités simples qui s’imposent aussi bien dans les palais de Byzance que dans les hôtels du Marais. Une prédication, pourrions-nous dire, presque élémentaire dans le fond et d’une extraordinaire diversité dans la méthode et l’élocution.

 

Alain Niderst
professeur honoraire de l’université de Rouen
co-président de la société internationale d’histoire
comparée du théâtre, de l’opéra et du ballet

 

1. Œuvres complètes, présentées par Alain Niderst, Paris, Arthème Fayard (« Corpus des philosophes de langue française »), t. III, p.108-109.
2. Les Caractères, Des Jugements, 56