Gustave Flaubert, Madame Bovary, préoriginale dans la Revue de Paris

1er et 15 des mois d'octobre, novembre et décembre 1856 (six livraisons)

Tu sauras que je suis présentement sous la presse. Je perds ma virginité d’homme inédit de jeudi en huit, le 1er octobre. […] Je vais pendant trois mois consécutifs emplir une bonne partie de la Revue de Paris. » Flaubert n’est plus tout à fait un jeune homme – il a déjà trente-cinq ans – lorsque paraît Madame Bovary, dans la revue dirigée par Maxime Du Camp, le compagnon du voyage en Orient. L’histoire littéraire ne retient d’ordinaire que la date de 1857, l’année du procès, en janvier-février, et de la publication en volume chez Michel Lévy, courant avril. Mais le scandale, moral et littéraire, éclate au dernier trimestre de 1856.

 

Soit que le sujet lui fût imposé, soit que Flaubert se l’imposât comme antidote à l’exubérance de sa nature, Madame Bovary prit cinq années au long desquelles la littérature n’a jamais rimé aussi richement avec la rature. Au total, 4500 pages manuscrites, conservées comme autant de preuves, pour en faire imprimer 500. Ce n’est pourtant pas que ce premier roman publié, à la différence des suivants, exigeât de nombreuses lectures préparatoires ou des recherches documentaires poussées : la Normandie, il y habite ; la vie d’un médecin, il la connaît de famille ; les mœurs de son temps, il les subit ; et il a fait du Bourgeois son ennemi le plus intime. Ce ne sont pas non plus les combinaisons de l’intrigue qui retardent la composition : elle est tellement plate et banale, cette histoire d’adultère finissant mal, qu’un suicide comme celui de Delphine Delamarre, l’épouse d’un médecin à Ry, près de Rouen, peut, en lui fournissant le prétexte d’un fait divers, rassurer l’auteur quant à l’extrême banalité de son sujet. Les difficultés viennent d’ailleurs ; elles surgissent à chaque tour de phrase d’impératifs contradictoires qui rendent presque impossible l’acte d’écrire : que les mots soient à la fois justes et musicaux ; que les détails, se détachant pour eux-mêmes, vaillent comme éléments entrant dans un ensemble ; que le Style et que l’Art s’enlèvent sur un fond de vulgarité sans sublimation ; que la prose prenne la densité du vers en conservant les moyens de la prose ; que l’Ironie plane et que l’Obscène se fasse sentir sans qu’on puisse leur assigner une origine ; que la Voix du sentiment, sortie des livres romantiques, et que la vox populi, colporteuse d’idées reçues, s’autodétruisent ; que l’auteur, présent partout, s’absente en tant qu’homme, et que l’écrivain mâle se transforme en petite femme souffrante.

 

Quand il achève la rédaction, en mars 1856, Flaubert sait qu’il n’en a pas encore fini avec son interminable roman. S’ouvre alors une longue période -d’incessants remaniements au gré des censures, des résistances et parfois des autocensures. Après un premier avis de Maxime Du Camp, Flaubert allège son manuscrit d’une trentaine de pages, certaines corrections relevant moins de -l’esthétique que de la précaution. Mais les ciseaux d’Anastasie ne s’arrêtent pas là : à la seconde lecture, les directeurs de la Revue procèdent à de nouvelles « coupures […] indispensables » : l’auteur récupère son manuscrit hachuré en plus de soixante-dix endroits par des hommes de bon goût qui veulent estomper « l’ignoble réalité » (par exemple, les « mouches à viande » sont chassées des Bertaux) et qui censurent les mots interdits : adultère, concubine, filles, concupiscence disparaissent sous les biffures. Par une violente réaction, Flaubert obtient qu’on rétablisse le texte dans son intégralité. Et la publication commence.

 

Peu après la première livraison dans la Revue, l’autre directeur, Laurent Pichat, reconnaît que l’auteur révoltera quelques lecteurs, mais que « le début va bien ». La suite va beaucoup moins bien, en revanche : dans la cinquième livraison, celle du 1er décembre où devaient paraître les six premiers chapitres de la troisième partie, commençant aux retrouvailles avec Léon Du Camp exige une franche amputation : « Ta scène du fiacre est impossible, non pour nous qui nous en moquons, non pour moi qui signe le numéro, mais pour la police correctionnelle qui nous condamnerait net. » La Revue courant le risque de la suppression, Flaubert accepte le sacrifice de la scène, en contrepartie d’une note signée « M.D. » [Maxime Du Camp], donnant acte à l’auteur du retran-chement d’un « passage qui ne pouvait convenir à la Revue de Paris ». Au nom de ces mêmes convenances, la Revue impose la suppression de trois autres passages dans la dernière livraison, datée du 15 décembre. Mais cette fois, Flaubert est décidé à faire valoir son bon droit d’auteur, fût-ce au prix d’une action en justice. Quelques semaines avant le procès intenté par le ministère public aux directeurs de la Revue de Paris et à l’auteur de Madame Bovary, celui-ci a consulté l’avocat Senard en vue de traîner ses propres éditeurs en justice, pour abus de pouvoir et manquement à la parole donnée. Finalement, une solution de compromis est trouvée : dans une note, l’auteur proteste avec sécheresse contre la suppression faite au nom de la morale, et décline la responsabilité d’une œuvre ainsi fragmentée.Cette note de l’auteur, ajoutée à celle de Maxime Du Camp, en bas de pages de deux numéros successifs, a très probablement attiré l’attention du ministère public, rendu vigilant à l’égard d’une publication républicaine qui avait déjà fait l’objet de deux avertissements pour des motifs politiques (elle sera supprimée en 1858, après l’attentat d’Orsini).

 

Pour Flaubert, l’année 1856 se termine sur deux événements gros de menaces et de promesses : le 24 décembre, il signe le contrat avec Michel Lévy ; le 27, une lettre de Du Camp lui apprend que l’instruction est ouverte.

 

D’où vient cette « beauté de provocation », stigmatisée par l’avocat Pinard, en des termes mieux sentis que ceux de la défense moralisatrice assurée par Senard ? Elle tient surtout à des procédés qui révoltent les convenances autant qu’ils révolutionnent les conventions romanesques. Sous couvert d’un roman balzacien, présenté comme « Mœurs de province », Flaubert met en place des dispositifs de désorientation et de démoralisation du public : les regards croisés en focalisation interne, l’emploi fréquent du style indirect libre brouillant l’énonciation, l’absence d’un personnage « positif » disant la norme, privent le lecteur, et surtout la lectrice, de repères stables dans l’ordre des valeurs. Au nom du principe d’impersonnalité, mis au point dans les lettres contemporaines à Louise Colet, l’auteur se rend coupable d’une sorte de délit d’abstention. Si la justice du second Empire lui intente un procès, c’est qu’il n’a pas instruit préalablement dans son roman le procès du vice et de la bêtise. Par là, il bafoue l’éthique et l’esthétique. Le succès de scandale qui s’en suivra donne du jour au lendemain la notoriété à un inconnu, qui entre en Littérature sur un malentendu : il disait ne viser qu’à l’Art pur dans le silence de sa retraite, et le tribunal lui renvoie bruyamment le blâme d’une mauvaise action.

 

Yvan Leclerc
professeur à l’université de Rouen
directeur du Centre Flaubert
laboratoire CÉRÉdI (Centre d’études et de recherche « éditer-interpréter »)