Transfert de la manufacture royale de porcelaine de Vincennes à Sèvres

Août 1756

Dans le courant du mois d’août 1756, la vie des habitants de Sèvres fut bouleversée par l’arrivée des deux cents ouvriers de la manufacture royale de porcelaine, venus de Vincennes avec leurs familles. Cette arrivée massive n’était pas une surprise puisque les travaux du nouveau bâtiment avaient débuté dès l’achat du terrain, en 1752, employant nombre d’ouvriers locaux. Le chef des fours, Robert Millot, était venu habiter sur place quelques mois à l’avance pour surveiller la construction des nouveaux fours. Enfin, cent quatre-vingt-six voitures avaient été nécessaires pour transporter les « effets et ustensiles », ce qui avait forcément pris du temps.

 

La nécessité de loger tous ces nouveaux venus créa certainement des -difficultés. Louis XV finit par céder la verrerie de bouteilles exploitée près du chemin menant au tout neuf château de Madame de Pompadour à Bellevue pour permettre d’y installer des habitations, faisant transférer le travail au Bas-Meudon. Les registres paroissiaux montrent que les employés de la manufacture se lièrent rapidement avec leurs nouveaux concitoyens et s’intégrèrent facilement à la vie locale.

 

Ce coûteux transfert était devenu inévitable en raison des progrès remarquables de l’entreprise : à l’origine, en 1740, quelques ouvriers prirent la décision audacieuse d’exploiter le secret d’une pâte de porcelaine éblouissante de blancheur. Toute l’Europe était alors fascinée par cette matière exotique ; non contents d’en importer d’Extrême-Orient des masses considérables, tous les États s’efforçaient d’en produire. La première fabrique européenne avait été fondée à Meissen, en Saxe, en 1710, grâce à la découverte de gisements de -l’indispensable argile de base, le kaolin, permettant la production d’une -véritable porcelaine dite dure. En France, faute de cet ingrédient, on ne savait préparer qu’un matériau de substitution, dit porcelaine tendre, d’une teinte souvent trop crémeuse. L’administration royale, soucieuse d’enrayer les sorties de capitaux, encouragea cette tentative en accueillant le groupe dans des locaux désaffectés du château de Vincennes. Les premières productions durent sembler prometteuses à Jean Henri Louis Orry de Fulvy, intendant des finances et commissaire du Roi pour la Compagnie des Indes – connaisseur de porcelaine, par conséquent – puisqu’il décida de financer l’atelier dès 1741. Il obtint en juillet 1745 un privilège royal exclusif pour la production d’une « porcelaine façon de Saxe, peinte et dorée à figures humaines » ; cette précision signifie que son but était d’imiter les pièces venues de Meissen, en utilisant une palette étendue de couleurs permettant de véritables tableaux. Fort de ce privilège, Fulvy réunit une société d’actionnaires ; ceux-ci durent se contenter de progrès constants – maîtrise des fours, des couleurs, de l’or – mais coûteux. De petites sculptures émaillées et des fleurs modelées peintes au naturel assurèrent d’abord l’essentiel des ventes. Les marchands-merciers montaient ces dernières sur des tiges de métal pourvues des feuilles adéquates pour les réunir en bouquets ou les incorporer dans toutes sortes d’objets décoratifs. Les « intéressés » eurent bientôt au moins la satisfaction d’apprendre que Louis XV, sans doute encouragé par la marquise de Pompadour, cliente de la première heure, participait aux appels de fonds. Pour résoudre une grave crise interne, en 1751, celui-ci remboursa les premiers financiers, rachetant de fait l’entreprise. Il préféra cependant confier les actifs à une deuxième compagnie, dont il souscrivit un quart du capital, et en profita pour nommer un commissaire du Roi et charger Jean -Hellot, directeur de l’Académie des Sciences, de noter et d’améliorer procédés et techniques. Hellot enrichit la palette, mit au point le procédé de pose des fonds colorés ainsi que la gamme de ceux-ci : bleu (1751), violet et bleu céleste  (1753), vert (1756).

 

Les progrès artistiques avaient, eux aussi, été remarquables. Dès 1748, la manufacture avait chargé l’orfèvre Duplessis de dessiner les formes nouvelles ; il multiplia les pièces pour le service de la table et la consommation des boissons chaudes exotiques à la mode – thé, café, chocolat – ainsi que les vases et pièces d’ornement. Le peintre Jean-Jacques Bachelier, nommé « artiste en chef » et chargé de la décoration en 1751, composa des projets de décors peints ou dorés, guida les artistes dans leur exécution, ouvrit une école pour former des apprentis et rajeunit les modèles utilisés, faisant appel aux créateurs contemporains les plus en vue, au premier rang desquels François Boucher.

 

Au fur et à mesure de ces avancées, le personnel n’avait cessé d’augmenter et les locaux de Vincennes devinrent vite exigus ; par ailleurs, le château se trouvait isolé, loin de la cour, et le petit bureau de vente ouvert à Paris ne suffisait pas pour recevoir la clientèle. La décision de déménager fut donc prise dès 1751 et un terrain acquis en 1752 à Sèvres, idéalement située entre Paris et Versailles. Les plans de l’architecte Laurent Lindet furent approuvés par le roi et les travaux rapidement menés. Ils ne firent qu’aggraver les dettes, au point que les actionnaires finirent par obtenir en 1759 d’être remboursés ; l’entreprise fut donc désormais gérée directement par l’administration royale.

 

Entre-temps, il est vrai, le petit atelier initial s’était transformé en une manufacture capable d’élaborer un style rocaille mesuré et une production somptueuse dont témoigne le service livré à Louis XV de 1753 à 1755, pour la plus grande satisfaction du souverain. Celui-ci n’hésita pas à offrir en 1756 un service à fond vert et décors floraux au roi de Danemark, inaugurant ainsi une longue série de présents diplomatiques destinés à faire apprécier dans toute l’Europe le goût français si bien représenté par Sèvres.

 

Tamara Préaud
conservateur en chef du patrimoine
chef du département des collections
manufacture nationale de Sèvres