Jean-Antoine Chaptal

Nojaret (Lozère), 5 juin 1756 - Paris, 30 juillet 1832

Le parcours de savant et d’homme d’État de Jean-Antoine Chaptal est remarquable autant par la variété que par l’étendue de ses activités. Médecin, chimiste et industriel, il a fait de la science l’un des grands fils conducteurs de sa vie. Notable politique, il a traversé sans encombre les gouvernements qui se sont succédé de l’Ancien Régime à la monarchie de Juillet, en se montrant un organisateur de premier plan. Dans chacun de ces domaines, il a laissé des marques encore visibles de nos jours.

Né à Nojaret, commune de Badaroux près de Mende, Jean-Antoine Chaptal appartient à une famille de propriétaires terriens qui accorde une grande place à l’éducation. Placé d’abord à Mende au collège des Doctrinaires, il est pris en charge par son oncle, Claude Chaptal, médecin et professeur de médecine à l’université de Montpellier, qui l’inscrit au collège de Rodez puis, en 1774, le fait immatriculer à l’université de Montpellier. Reçu docteur en médecine en 1777, il séjourne à Paris où il étudie la nouvelle chimie. Initié à Montpellier dans la franc-maçonnerie en même temps que Cambacérès, il est admis à la loge des « Trois Sœurs » dans la capitale. En 1781, Chaptal est choisi par les États de Languedoc pour dispenser des cours publics de chimie, discipline qui s’organise alors autour, entre autres, de Lavoisier. Une série de mémoires, un premier ouvrage, ses recherches sur les applications de la chimie à l’industrie et à l’agriculture le font connaître de la communauté des savants. Il se lie aussi au milieu du textile (coton) par son mariage, en 1781, avec Anne Lajard, fille d’un riche négociant de Montpellier. Des débouchés s’ouvrent à lui et il crée à Montpellier en 1782 une usine de produits chimiques à « La Paille » destinée à fournir les composés dont le secteur a besoin : acides minéraux, bases, sels, colorants et autres produits nécessaires au blanchissage et à la teinture des fibres et des tissus ainsi qu’aux arts en général. Il met notamment au point de nouveaux procédés pour la fabrication industrielle d’acide sulfurique, de soude, et de divers sels minéraux. Ses travaux lui valent d’être anobli par Louis XVI en 1788.

Il prend fait et cause pour la Révolution, est élu député au comité central de Salut public du département de l’Hérault en 1793. Arrêté mais élargi peu après, il est promu inspecteur des poudres et salpêtres pour l’arrondissement du Midi par le comité de Salut public. En juin 1794, il est nommé directeur de l’Agence révolutionnaire des poudres et salpêtres et, en septembre, chargé de réorganiser l’enseignement de la médecine en France. Il est aussi choisi comme professeur de chimie végétale à l’École centrale des travaux publics, qui deviendra l’École polytechnique. Revenu un temps à Montpellier, en 1795, il y réorganise l’École de santé.

Élu en 1796 associé puis, en 1798, membre de l’Institut, il est désigné pour remplacer Berthollet comme professeur de chimie à l’École polytechnique. Le développement industriel reste au centre de ses préoccupations : en 1798, il crée deux usines de produits chimiques à Paris, aux Ternes (Neuilly) et à La Folie (Nanterre), auxquelles il associe Coustou ; il en crée une troisième au Plan d’Arenc (Fos). Il entre peu après dans les hautes sphères du pouvoir pendant le Directoire. Appelé au Conseil d’État en 1799, il est nommé ministre de l’Intérieur, par intérim le 6 novembre 1800, puis titulaire, le 21 janvier 1801.

Il déploie alors tous ses talents d’organisateur, en fondant ou en recréant nombre d’institutions dont le pays a besoin. Ses initiatives : fondation de la première école d’arts et métiers, rétablissement des chambres de commerce, etc., ses efforts pour reconstituer les corps intermédiaires en font l’un des artisans de la reprise économique de la France sous le Consulat. En juillet 1804, Chaptal démissionne. Il est remplacé par Champigny et nommé sénateur le 6 août. En 1808, Napoléon 1er lui décerne le titre de comte de Chanteloup (nom du domaine proche d’Amboise qu’il avait acquis en 1802). Durant les Cent Jours, Napoléon le nomme ministre d’État et directeur de l’agriculture, du commerce et de l’industrie.

Au tournant du XIXe siècle, il a accédé à une fonction qui va lui donner les moyens de réaliser le projet qu’il avait conçu dès les premières étapes de sa carrière scientifique : mettre la science au service de l’industrie. En novembre 1801, il avait en effet parrainé avec le Premier consul la fondation de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale ; en 1802, il en est élu premier -président. S’inscrivant dans la droite ligne des Lumières, il estime que sa mission est de relever le défi britannique dans le domaine technique et industriel en suscitant l’innovation technologique grâce à des concours et des prix, et en diffusant l’information au sein des milieux techniques. Durant sa présidence et celle de son successeur, Louis-Jacques Thenard (1777-1857), la chimie se trouve mise en vedette avec des applications dans des domaines variés : céruse, charbon de bois, acier, sucre de betterave, céramique… Constamment réélu ensuite président jusqu’à son décès, Chaptal a résolument accompagné le développement économique du pays. Observateur très bien informé grâce à ses fonctions, imprégné des idées libérales, il dresse dans son ouvrage De l’industrie française (1819) un panorama d’ensemble qui n’avait jamais été présenté jusqu’alors, tout en développant sa philosophie économique : « l’action du gouvernement doit se borner à faciliter les approvisionnements, à garantir la propriété, à ouvrir des débouchés aux produits fabriqués et à laisser la plus grande liberté à l’industrie. On peut se reposer sur le fabricant du soin de tout le reste », écrit-il.

Son fils, à qui il confie en 1809 la co-direction des usines avec le fils de Berthollet, ne se montre pas à la même hauteur. Il est à l’origine d’une série de déboires financiers qui ruinent le père. Ce dernier doit notamment vendre en 1823 le domaine de Chanteloup où il avait développé la production du sucre de betterave.

Chaptal a aussi contribué à l’essor industriel de secteurs chimiques tels que la diffusion de la teinture du coton par le rouge d’Andrinople, de la culture du pastel et de sa substitution à l’indigo, du procédé Berthollet de blanchiment. En agriculture, à côté de la fabrication du sucre de betterave, il a contribué à la distillation des vins et à leur fermentation avec le procédé qui porte son nom : la chaptalisation, procédé dont il n’est pas nécessaire de souligner, de nos jours, l’importance pour de nombreux vignobles français.

Chaptal a consigné son expérience scientifique et technique dans de nombreuses publications, dont plusieurs ouvrages de chimie. Cette abondante production témoigne de sa remarquable activité intellectuelle, menée de front avec sa carrière politique. Faisant abstraction de ses antécédents bonapartistes, Louis XVIII n’a donc eu en vue que les services qu’il avait rendus au pays, en nommant Chaptal pair de France en 1819. C’était justice.

 

Gérard Emptoz
professeur émérite à l’université de Nantes