L'expulsion des juifs par Philippe le Bel

22 juillet 1306

L’an mil trois cens six, en cel an
Furent les juifs pris à pan:
De ce ne fas-je mie doute,
Faus Juis qui ne voient goute
En nostre loi chretiennée
Furent pris, à une jornée,
Droit le jor de la Magdelaine
Mainte grant prison en fu plaine.

Je dis seignors, comment qu’il aille,
Que l’intencion en fu bonne,
Mès pire en es mainte personne
Qui devenu est usurier,
Et en sera ça en arrièr
Trop plus assez qu’estre ne sceut
Dont tout povre gent se deut;
Car Juifs furent débonnères
Trop plus en fesant telz affaires
Que ne furent ore chrestien.

Extrait de la Chronique rimée de Geoffroi de Paris, pour l’année 1306 (l’ouvrage couvre les années 1300-1316).

 

Geoffroi de Paris revient sur les rafles des juifs opérées le 22 juillet 1306. Résolue par le roi, cette captio des juifs ne figure sur aucune ordonnance mais les clercs de Philippe le Bel produisent un arsenal de circulaires prescrivant la spoliation des biens meubles et immeubles, privés et communautaires des juifs du royaume. Les sources latines, françaises et hébraïques disent la dimension tragique de l’événement tant pour l’histoire de la France, que pour celle du judaïsme.

Présents dans la Gaule romaine, quelque 100 000 au XIVe siècle, les juifs vivent dans les bonnes villes, les bourgs et les villages, surtout dans l'Île-de-France, en Champagne, en Normandie, dans les pays de la Loire et le Bas-Languedoc. Ils tirent leur subsistance de la culture de champs et de vignobles, d’artisanat, de commerce et de -crédit. Ils versent aux seigneurs et au roi cens, tailles et dons. En 1301, leur apport au revenu royal atteint 10 273 livres.

Distincts de ceux de la langue d’oïl voués au commentaire de la Bible et du Talmud, les juifs de la langue d’oc s’adonnent aux sciences, à la médecine, à la philosophie, à la poésie sacrée et profane.

Durant le XIIIe siècle, l’impact des conciles sur les Capétiens avait dégradé leur statut, leur interdisant l’exercice des fonctions publiques et l’emploi de domestiques chrétiens. Depuis 1269, ils portent sur leur vêtement la rouelle.

Au printemps 1306, les clercs du roi dépêchent en secret des instructions verbales à des commissaires ad hoc validées par des lettres royales rendues le 21 juin 1306 en faveur de Jean de Saint Just, chantre d’Albi, et de Guillaume de Nogaret. Le vendredi 22 juillet, au lendemain du jeûne qu’observent les juifs au jour anniversaire de la destruction du Temple de Jérusalem, les sergents du roi incarcèrent leurs familles et saisissent leurs biens, registres, effets jusqu’aux Ketoubot ou « chartes nuptiales » de leurs épouses. On leur signifie ensuite leur bannissement sous peine de mort. Les sources hébraïques – Abba Mari Moïse de Lunel, Menahem b. Zerah, Isaac de Lattes, Kalonymos d’Arles, Yedaya de Béziers, Matityabu ha-Yizhari de Narbonne, Gersonide de Bagnols-sur-Cèze, Baruch b. Isaac de Corbeil, Aaron ha-Cohen de Narbonne, En Duran de Lunel – égrènent les malheurs des expulsés et leur nostalgie de la patrie perdue. Jean de Saint-Victor résume : « En cette même année, en août et en septembre, tous les juifs, sinon quelques-uns qui voulurent se faire baptiser, furent expulsés du royaume ; le roi s’appropria leurs biens et les fit collecter par ses officiers, à l’exception d’une somme d’argent laissée à chaque juif pour payer son départ du royaume ; nombre d’entre eux moururent en chemin d’épuisement et de détresse. »

Les commissaires préposés « à la besogne des juifs » procèdent plusieurs années durant à l’inventaire et à la vente à l’encan des terres, des vignes, ouvroirs et demeures des juifs au profit du roi. Ainsi adjuge-t-on pour 200 livres leur cimetière à Mantes-la-Jolie (stèles au musée de l’hôtel-Dieu) et pour 140 livres leur escole petite d’Orléans. Le roi gratifie son charretier d’une synagogue de la rue de l’Attacherie et les religieuses de Saint-Louis de Poissy du cimetière des juifs à Paris. Il recouvre à son profit les créances juives rappelant au besoin pour un temps certains créanciers en leur promettant un cinquième des sommes récupérées avec leur aide. Au gain en numéraire – 40 775 livres pour la seule sénéchaussée de Toulouse au 3 décembre 1307 – s’ajoute une embellie monétaire, la réévaluation de la monnaie décrétée grâce aux fonds entrés au Trésor du Louvre du fait des spoliations. Les historiens Robert Chazan et William Chester Jordan estiment le total de la recette entre 200 000 et 1 000 000 de livres.

Pourquoi Philippe le Bel expulse-t-il les juifs, se privant ainsi du revenu régulier de leurs impositions ? Pense-t-il satisfaire une opinion publique hostile aux juifs ? Souhaite-t-il parfaire l’unité religieuse du royaume ? Entend-il revenir à la bonne monnaie de saint Louis ? Vraisemblablement à court de liquidités au lendemain de la guerre en Flandre, ses clercs ont pris la mesure de l’impossi-bilité d’augmenter le revenu régulier tiré des juifs. Un seul recours : saisir capital et patrimoine immobilier sans lequel les juifs ne peuvent subsister, spécialement dans le midi où ce patrimoine, plus visible, ressortit de la mouvance de seigneuries. Dépouillés, les juifs perdent toute utilité et leur expulsion permise par saint Thomas d’Aquin dans son Épître à la duchesse de Brabant fournit la solution logique.

Expédient lucratif, l’expulsion ampute la population de la composante juive qui avait contribué à la pénétration de la Bible, par l’œuvre de Rashi, des Tossafistes et de savants rabbins écrivant en hébreu – deuxième langue savante de l’Occident – à façonner la physionomie culturelle de la France.

Arrachés à leur terroir, les exilés gagnent la Catalogne, l’Aragon, la Navarre, la Bourgogne, la Savoie, les principautés italiennes et allemandes, voire la Croatie et la Terre sainte. Certains prennent pour nom celui de leur ville -d’origine, Bedersi (de Béziers), Narboni, Segré, voire du pays Sarfati (français) mais, sauf exceptions locales en Italie, ne constituent pas une diaspora spécifique. Du foyer par excellence du savoir juif médiéval désormais perdu, des bribes de langage, des termes français transcrits en caractères hébraïques dans les manuscrits bibliques et talmudiques passeront sous d’autres cieux et pour l’éternité dans la lit-térature sacrée des juifs.

Dans le royaume même, des lieux-dits ruraux et urbains, des rues et places gardent le souvenir des juifs, tandis que leurs monuments aliénés -sombrent dans l’oubli malgré la « denonciatio » des chroniques de Saint-Denis, de Saint-Martial, de Jean de Saint-Victor, de Guillaume de Nangis, voire même du rappel des juifs par Louis X inscrit dans une ordonnance des 18 mai et 28 juin 1315 et rendue « de commune clamour du peuple ».

 

Gérard Nahon
directeur d’études émérite
École pratique des hautes études,
section des sciences religieuses