La royauté française en crise, de la défaite de Poitiers aux états généraux

Poitiers, 19 septembre 1356 - Paris, octobre-novembre 1356

Bien que désastreuse pour la royauté des Valois, pour le royaume de France et pour les Français, la bataille de Poitiers, livrée à 8 km au sud de la ville, sur le site de l’actuelle commune de Nouaillé-Maupertuis, mérite d’être sinon célébrée, du moins commémorée, en raison de son importance et de sa signification.

Roi de France depuis 1350, Jean le Bon, dès son avènement, fut l’héritier d’une situation difficile : d’une part, la terrible épidémie de la Peste noire venait tout juste de s’apaiser (il est vrai qu’elle toucha l’ensemble de l’Occident, y compris l’Angleterre), d’autre part, depuis une dizaine d’années, en dépit d’un effort fiscal non négligeable, les armées du roi de France avaient connu de très sérieux revers, sur terre comme sur mer, face aux armées d’Édouard III, roi d’Angleterre, qui entendait affirmer et imposer la souveraineté de son duché de Guyenne et surtout revendiquait la couronne de France en tant que petit-fils par sa mère, Isabelle, de Philippe IV le Bel. Du coup, Édouard III avait trouvé des alliés dans le royaume, notamment le roi de Navarre et comte d’Évreux Charles II (connu dans l’histoire sous le nom de Charles le Mauvais), gendre de Jean le Bon mais mécontent de son beau-père qui lui avait injustement – et imprudemment – refusé un certain nombre de fiefs.

Un temps assoupie, la guerre franco-anglaise reprit à l’automne 1355, marquée par la dévastatrice chevauchée que mena presque sans encombre à travers le pays de langue d’oc, de Bordeaux à Narbonne, Édouard, prince de Galles, fils aîné d’Édouard III.

Force fut donc à Jean le Bon, confronté à la montée de la colère et de l’angoisse, de convoquer, ne serait-ce que pour obtenir les subsides nécessaires à l’entretien de son armée, les états généraux, réunissant les représentants du clergé, de la noblesse et des bonnes villes, à Toulouse pour la langue d’oc (la France du sud), à Paris pour la langue d’oïl (la France du nord et du centre). Là se manifesta le notable marchand drapier Étienne Marcel, prévôt des marchands de Paris. L’idée de réforme était dans les esprits : à tort ou à raison, beaucoup de députés estimaient que Jean le Bon et son équipe n’étaient pas à la hauteur des problèmes, agissaient avec trop peu de concertation, que l’argent public était mal utilisé et la guerre mal conduite. Il convenait de contrôler le gouvernement royal pour lui donner sa pleine efficacité : changement des hommes, des méthodes et des perspectives.

En avril 1356, la rupture fut totale entre les Navarrais et le roi Jean, d’autant plus grave que son fils aîné, le dauphin Charles, alors duc de Normandie, futur Charles V, semblait avoir pris le parti de Charles de Navarre, qui fut alors incarcéré. En juin, un corps expéditionnaire anglais débarqua en Normandie. En juillet, commença à partir de Bordeaux, sous le commandement du prince de Galles, une grande chevauchée en direction du nord, réunissant des Anglais et des Gascons. Le roi Jean, après avoir tant bien que mal contré les Navarrais, prit la décision d’affronter les Anglo-Gascons. L’armée du prince de Galles, ayant fait demi-tour, fut rattrapée par l’armée française. Le choc eut lieu à Maupertuis. Même si les sources disponibles ne permettent guère à l’historien de reconstituer les différentes phases de l’affrontement et d’identifier les responsables de la défaite, le résultat est là : la capture du roi Jean qui, de façon à la fois impulsive et réfléchie, n’avait pas voulu fuir alors qu’il en avait la possibilité matérielle, et le discrédit de la classe militaire et nobiliaire française, accusée de lâcheté et d’impéritie, sinon de trahison.

En l’absence du roi de France, bientôt transféré en Angleterre dans l’attente du paiement de sa rançon, le pouvoir, fort contesté, revint au dauphin Charles, alors âgé de 18 ans. De nouveaux états de langue d’oïl furent convoqués à Paris, où s’affirmèrent Étienne Marcel mais aussi Robert Le Coq, évêque de Laon, porte-parole du roi de Navarre. La première séance, qui se déroula le 17 octobre 1356 dans le couvent des Cordeliers, sur la rive gauche, réunit 800 personnes, dont la moitié députés de Paris et des bonnes villes. Une commission de quatre-vingts membres fut créée, qui entendit imposer la destitution de sept « grands gouverneurs », réputés avoir mal conseillé la royauté, et flanquer le dauphin d’un conseil de vingt-huit membres pris dans les trois ordres, ayant, en vue du salut public et du bien commun, « puissance de tout faire et ordonner au royaume aussi comme roi ». La délivrance du roi de Navarre était également exigée. En échange, un subside pourrait être levé, susceptible, théoriquement, d’entretenir une formidable armée de 30 000 hommes d’armes pendant un an. Le dauphin s’efforça alors de biaiser, il quitta Paris. Les états se réunirent encore le 3 novembre, accentuant leurs demandes, en vue de circonscrire les initiatives d’en haut. Il est vrai que les états de langue d’oc, réunis parallèlement, se montrèrent beaucoup moins agressifs ou ambitieux, demandant surtout – et obtenant – que l’argent levé en langue d’oc soit employé sur place, pour la défense du pays.

L’année 1356 s’acheva par la sortie du dauphin hors du royaume, à Metz, cité impériale, où il rencontra le 22 décembre son oncle l’empereur Charles IV de Luxembourg, en vue, peut-être, d’obtenir son appui.

Tout demeurait en suspens. Tels furent les débuts d’une crise majeure, militaire, politique mais aussi sociale, qui devait se prolonger au moins jusqu’en 1358 avec la révolte des ruraux connue sous le nom de Jacquerie et l’assassinat d’Étienne Marcel.

Bien que la personnalité du prévôt des marchands fasse toujours problème, il est permis de voir en lui un homme de bonne volonté, soucieux, moyennant un certain nombre de contre-parties, de préserver l’unité du royaume et de mener une guerre résolue contre les ennemis. Cela dit, on peut se demander si le contrôle de la royauté formulée par les états à l’automne 1356 était considéré par eux comme une mesure d’exception, résultant de la captivité du roi et de la poursuite des hostilités, ou comme l’amorce d’un autre régime politique où les états, même en dehors des périodes de crise, auraient eu, comme le parlement en Angleterre, un rôle reconnu, régulier et organique.

 

Philippe Contamine
membre de l’Institut,
professeur émérite à l’université de Paris IV