Irène Joliot-Curie

Paris, 12 septembre 1897 - Paris, 17 mars 1956

Irène Joliot-Curie est la fille aînée de Pierre et Marie Curie. Il serait tentant de dire qu’avec une telle ascendance son destin de physicienne était tout tracé ; ce serait évidemment aller trop vite en besogne puisque sa propre sœur, Ève, a suivi une toute autre voie : pianiste, écrivain, émigrée aux États-Unis, représentante de l’UNICEF. Pourtant, comme on va le voir, la vie d’Irène Curie a été en grande partie déterminée par celle de sa mère, au-delà même du choix d’une carrière scientifique tout entière consacrée à l’étude de la radioactivité.

Radioactivité naturelle tout d’abord : sa thèse, réalisée dans le laboratoire Curie (à l’Institut du radium que sa mère, après la mort prématurée de Pierre Curie, avait monté de toutes pièces), porte sur les « rayons » alpha (ces « rayons » sont en fait des particules, des noyaux d’hélium 4) émis par le polonium (élément naturel isolé par ses parents en 1898, ainsi nommé pour honorer la patrie d’origine de Marie Curie). Radioactivité artificielle ensuite, qu’elle découvrit conjointement avec Frédéric Joliot (assistant de sa mère qu’elle épousa en 1926). Le couple Joliot choisit le mot de « radioactivité artificielle » pour désigner les produits radioactifs obtenus artificiellement (n’existant donc pas à l’état naturel) en soumettant des éléments légers naturels (l’aluminium, par exemple) à un bombardement de ces mêmes particules alpha étudiées par Irène lors de son travail de thèse. Cette découverte fut récompensée par l’attribution du prix Nobel de chimie au couple Joliot-Curie en 1935. Cette même année, l’Anglais James Chadwick se vit décerner le prix Nobel de physique pour la découverte du neutron, constituant du noyau atomique ainsi baptisé car il n’est porteur d’aucune charge électrique. Or Irène et Frédéric Joliot-Curie ne sont pas étrangers à cette découverte dont on a même pu dire qu’ils l’avaient « ratée » de peu : c’est en effet en cherchant à rectifier l’interprétation (erronée) que les Joliot-Curie avaient donnée d’une expérience décisive réalisée par eux en janvier 1932 que Chadwick, en février de la même année, proposa d’introduire cette particule encore jamais observée (mais dont il soupçonnait l’existence depuis 1924), posant ainsi les bases du modèle actuel du noyau atomique.

La découverte de la radioactivité artificielle et celle du neutron (rapidement utilisé à son tour dans des expériences de bombardement et de transmutation d’éléments, jusqu’à l’obtention de la fission du noyau d’uranium) sont à l’origine de ce qu’il est convenu d’appeler la physique nucléaire. Comme l’on sait, cette discipline, tout en ouvrant un champ immense de connaissances nouvelles, a changé la face du monde pour le meilleur (du côté de la médecine puis, plus tard, de la production d’énergie renouvelable) et pour le pire (la fission du noyau et la découverte des réactions en chaîne devaient conduire à la fabrication de la bombe A).

Socialiste convaincue (c’était une tradition familiale, du côté à la fois de sa mère et de son père ; de plus, elle avait été en partie élevée, surtout après la mort de son père alors qu’elle n’avait que neuf ans, par son grand-père paternel, un ancien communard), Irène avait aussi un sens profond du service public. C’est ainsi qu’elle accepta, à la demande de Léon Blum, au moment du Front populaire en 1936, d’occuper le poste nouvellement créé de sous-secrétaire d’État à la recherche scientifique, fonction qu’elle céda par la suite à Jean Perrin, en partie pour des raisons de santé. Car, toute sa vie d’adulte, Irène Joliot-Curie lutta contre une tuberculose récurrente qui ne lui laissa de répit qu’après la découverte de la pénicilline.

Il faut dire qu’elle n’a jamais ménagé sa santé. À commencer par cette première expérience terrible vécue à l’âge où d’autres vont au bal, lorsqu’assistante de sa mère en tant que manipulatrice de radiologie, elle parcourut avec elle la ligne de front de 1915 à 1918. L’admiration ressentie devant la hardiesse et l’efficacité de Marie Curie, se faisant « prêter » une escouade de voitures (les « petites Curies ») qu’elle transforma en autant de postes radiologiques circulant sur le front ce qui permettait aux chirurgiens d’opérer tout de suite et au bon endroit, se teinte d’horreur lorsque l’on pense aux dangers encourus par ceux (et celles) qui ont participé à cette entreprise, à une époque où l’on ignorait le type de protection que nécessitent les équipements radiologiques. Si l’on ajoute à cette première période d’exposition une vie de laboratoire consacrée à la réalisation, sans protection, d’expériences de physique nucléaire, on ne s’étonnera pas d’apprendre qu’Irène Joliot-Curie est morte à l’âge de 59 ans de leucémie comme sa mère.

Comme sa mère, Irène Joliot-Curie occupe une place éminente dans le panthéon du XXe siècle, mais sur un mode légèrement différent. D’abord, parce que Marie Curie, qui doit certes beaucoup à Pierre Curie, a finalement dû se débrouiller seule dans un monde d’hommes, un monde où, chaque fois qu’elle a eu besoin de soutien, financier en particulier, elle a été obligée de mettre en avant son caractère d’exception ce qui, l’état de la société civile aidant, l’a incitée à rechercher des aides privées (auprès de la fondation Rockefeller, par exemple). Irène, au contraire, s’est toujours mise au service de l’État, surtout dans les périodes (1936 et l’immédiat après-guerre) où les socialistes étaient aux commandes. On peut voir là évidemment l’influence de Frédéric Joliot, militant SFIO puis communiste, résistant engagé dans l’action, fondateur en 1946 du Haut commissariat à l’énergie atomique, poste dont il fut démis en 1950 lorsque le vent politique eut changé. De ce fait, la figure d’Irène Curie est le plus souvent attachée à celle de son mari, Frédéric Joliot ; les Joliot«-»Curie apparaissent en tant que couple, liés par un trait d’union indestructible, comme des intellectuels engagés, figures essentielles du XXe siècle.

Mais c’est seule, en tant qu’elle-même, qu’Irène représente une certaine idée du féminisme. D’abord parce qu’à l’inverse de sa mère qui a toujours refusé de se déclarer féministe, elle a milité dans des organisations telles que l’Union des femmes françaises, d’obédience communiste. D’où la grande popularité dont elle a joui (et jouit encore) en France évidemment en tant que pionnière de l’accès des femmes aux carrières scientifiques, mais aussi dans ce que l’on a appelé le tiers monde non aligné particulièrement dans l’Inde des années 1950, l’Inde de Nehru. À preuve ce passage du roman d’Amitav Ghosh, Les feux du Bengale qui débute par l’arrivée à Calcutta du couple Joliot-Curie, arrivée que le héros du livre, Balaram, journaliste de 36 ans, vit comme la réalisation d’un rêve : « Il n’y avait qu’une seule personne que Balaram voulait voir et c’était Mme Irène Joliot-Curie. Pour lui Irène Curie était une légende faite femme, une part du monde secret de son enfance, l’incarnation de la vivante tradition de la science. Il aurait gaiement renoncé à son travail simplement pour la voir. »

 

Françoise Balibar
professeur émérite à l’université de Paris VII - Denis Diderot