Georges Rémi, dit Hergé

Bruxelles, 22 mai 1907 – Bruxelles, 3 mars 1983

Georges Rémi est né le 22 mai 1907 à Bruxelles dans une famille unie et modeste de petits employés. Aurait-il pu croire que, cent ans plus tard, grâce à son personnage Tintin, il serait connu du monde entier sous sa signature d’artiste : Hergé ?

Aurait-il pu imaginer que des députés français créeraient le club des tintinophiles à l’Assemblée nationale, dont Dominique Bussereau assure avec brio la présidence ? Je dirais même plus, la présidence avec brio ! Le club des tintinophiles alla jusqu’à organiser un colloque au Palais-Bourbon le 3 février 1999, sur le thème : « Tintin est-il de droite ou de gauche ? ». Faut-il préciser que cette question mobilisa mes collègues et les journalistes davantage que les questions au gouvernement ce jour-là ? J’eus l’honneur d’y participer et de prouver à tous que Tintin correspond sans doute beaucoup plus à l’idéal-type du gentleman centriste.

Mais bien plus, avec Tintin, Hergé a créé sans l’imaginer un véritable phénomène de société. Il faut dire qu’en un siècle, celui que l’on a surnommé « le Balzac de la bande dessinée » en raison de la richesse de la galerie de ses personnages (dont l’intérieur des couvertures de Tintin nous donne un aperçu), a vendu plus de 200 millions d’albums à travers le monde, traduits en 69 langues nationales et régionales, de l’islandais à l’afrikaans, en passant par le tibétain, l’hébreu, l’hindi, l’occitan, l’asturien, le picard ou le polynésien. Un record inégalé dans l’histoire du 9e art, faisant de Tintin très certainement le personnage le plus connu de la bande dessinée mondiale... quel homme politique n’envierait pas une telle popularité ?

Et dire que la seule matière où Hergé n’avait pas de bons résultats à l’école était le dessin et qu’il échouera aux examens d’admission de l’école Saint-Luc, établissement scolaire spécialisé dans les arts graphiques ! La « graine de vaurien » se sera pour le moins rattrapée !

Les inspirations du papa de Tintin auront été multiples. D’abord Charlie Chaplin et Buster Keaton, ses héros de jeunesse au cinéma, qui lui inspireront des gags ; comment ne pas voir dans les Dupond et Dupont un clin d’oeil à Charlot ? L’oeuvre de Benjamin Rabier, qu’il considérait comme un maître, le marqua également, et lui donna le goût d’un « dessin clair et simple, un dessin qui soit compris instantanément ».

Mais c’est surtout la découverte du scoutisme en 1921 qui fut fondamentale pour Hergé. Les valeurs véhiculées par ce mode de vie (l’amour de la nature, l’esprit de jeu, la camaraderie, la parole d’honneur, la bonne action...) lui inspirèrent ses premiers dessins dans le magazine scout Jamais Assez, puis sa première bande dessinée, Les extraordinaires aventures de Totor, chef de patrouille des hannetons, publiée en 1926 dans le Boyscout Belge, la revue officielle des scouts belges.

C’est à cette période que Georges Rémi commence à signer ses dessins avec ses initiales R. G., qui deviendront Hergé. C’est également à cette période qu’il rencontre un personnage qui sera essentiel dans sa vie : l’abbé Norbert Wallez, le directeur du journal catholique Le Vingtième Siècle dans lequel il a été embauché au service des abonnements à la fin de ses études. Hergé se marie avec la secrétaire de l’abbé, Germaine Kieckens, en 1931. Mais surtout, l’abbé décide de créer à l’intention des jeunes un supplément, Le Petit Vingtième, et en confie la responsabilité à Hergé. Cette marque de confiance sera décisive pour la carrière d’Hergé, car c’est dans ce journal que Totor le boyscout se transforme en Tintin le reporter.

En effet, Hergé, qui côtoie depuis quelques années les journalistes du quotidien Le Vingtième Siècle, voue une grande admiration aux reporters, considérés comme l’élite du journalisme. Le reporter, d’Albert Londres à Joseph Kessel, c’est le grand voyageur. Tintin sera donc le reporter globe-trotter.

Son premier voyage, publié en 1929, sera au pays des soviets, inspiré par le livre de Joseph Douillet, consul de Belgique à Rostov-sur-le-Don, intitulé Moscou sans voile. Avec cette première aventure, Tintin a fait autant sinon plus que Jean Paul II pour la chute du mur de Berlin !

À la suite de sa deuxième aventure, Tintin en Amérique, publiée en 1931, des contacts sont pris avec la maison d’éditions Casterman. Les aventures de Tintin seront désormais vendues en album, mais les ventes restent encore modestes. À l’époque, Hergé considérait cette expérience plutôt comme un jeu, ou une farce.

C’est sa rencontre avec Tchang Jong-Ren, un étudiant chinois de l’Académie des beaux-arts de Bruxelles, qui lui ouvre les yeux sur la civilisation chinoise et lui fait prendre conscience de sa responsabilité envers les lecteurs. Le lotus bleu, né de cette rencontre qui lui inspira également l’histoire d’amitié entre Tintin et un personnage dénommé... Tchang, marque un tournant dans l’oeuvre d’Hergé. À partir de cet album, il accorde beaucoup d’importance aux détails et à la documentation.

À cet égard, l’album Objectif Lune, suivi de On a marché sur la Lune, nous montre le sérieux de sa documentation. En effet, 7 ans avant le premier spoutnik, 11 ans avant le premier vol spatial de Youri Gagarine et 19 ans avant le premier pied sur la lune de Neil Armstrong, Hergé imagine un voyage sur la lune avec un réalisme visionnaire. Il décrit au lecteur l’effet de l’accélération et de la décélération de la fusée, celui de l’apesanteur dans la cabine, et dessine en 1950 une fusée et des combinaisons d’astronautes qui se révèleront très proches de celles de la mission lunaire d’Apollo 11 en 1969.

Après la Deuxième Guerre mondiale, Hergé lance en 1946 le journal Tintin, qui est un succès. Deux années plus tard, la publication française lui donne une reconnaissance internationale. Poursuivant sur sa lancée, le dessinateur belge fonde en 1950 les studios Hergé et s’entoure d’autres dessinateurs comme Edgar Pierre Jacobs, le futur créateur de « Black et Mortimer », Bob De Moor, ou Jacques Martin, Roger Leloup, Baudoin Van der Branden.

L’univers d’Hergé s’élargit dans le domaine audiovisuel au cours des années soixante. Tintin et Hergé sont à l’honneur dans le monde grâce à la réalisation de deux films : Le mystère de la toison d’or en 1961, Les oranges bleues en 1964. Deux dessins animés de long métrage Le Temple du Soleil en 1969 et Le lac aux requins font également partie de son succès au cinéma. Les prix et les hommages s’enchaînent par la suite. Hergé sera notamment reçu en 1973 par le gouvernement de Tchang-Kaï-chek notamment pour ses services rendus à la cause chinoise en 1939 dans Le lotus bleu.

De la Russie aux États-Unis, de l’Amérique du Sud à l’Afrique, de l’Europe à l’Asie, en passant par la lune, Hergé aura fait voyager plusieurs générations de 7 à 77 ans.

Hergé dira des aventures de Tintin qu’elles sont « un regard amusé et sceptique sur le monde et les événements ». Étudiée dans certains cours, objet de nombreux livres, son oeuvre est de fait considérée comme un véritable témoignage sur l’histoire du XXe siècle. Car, sous la modestie apparente des images de Tintin, il y a la profondeur de la pensée d’Hergé.

Le philosophe Michel Serres dit qu’Hergé « a élevé la bande dessinée à la dignité non seulement d’un art, mais aussi d’un style et d’une philosophie » et qu’il est à cet égard « l’un des plus grands écrivains et des plus grands penseurs de notre siècle ». Je ne le démentirai pas, mille sabords !

 

André Santini
ancien ministre
député-maire d’Issy-les-Moulineaux
membre du club des tintinophiles de l’Assemblée nationale