Jules Roy

Rovigo, 22 octobre 1907 - Vézelay, 15 juin 2000

On décrit généralement Jules Roy comme orgueilleux et altier, intransigeant, toujours entier et parfois méprisant. Il fut surtout un individu partagé, déchiré, écartelé.

 

Déchiré de naissance d’abord, par une bâtardise qui lui fut  tardivement révélée et qu’il mit longtemps à accepter, se définissant lui-même assez négativement comme «  l’enfant du péché et du scandale », « le grand bâtard aux cheveux blancs » bien qu’il n’ignorât pas qu’il était surtout enfant de l’amour et de la liberté. Telle qu’il la dépeint dans les Chevaux du soleil, son enfance modeste - partagée entre le colonialisme rétrograde des Paris et celui, plus éclairé, des Dematons - reflète bien cette opposition native.

 

Autre forme d’écartèlement : dès l’adolescence Jules Roy fut pris entre deux vocations contradictoires : l’action et l’aventure d’une part, la contemplation d’autre part. Ce qui fit d’abord de lui un séminariste, plus tard un  militaire, animés des mêmes valeurs morales. À l’armée, il entra comme on entre en religion. Du séminaire à la caserne, c’est le même sens de la hiérarchie et de la rigueur morale, une certaine idée de la discipline qui le retiennent. Ses premières admirations littéraires et ses engagements politiques sont alors de droite. Très marqué par la déroute de 1940 et le sabordage de l’escadre française à Mers el-Kébir, il passe avec son escadrille en Afrique du Nord, et y publie La France sauvée par Pétain, puis un premier recueil de poèmes (Trois prières pour des pilotes, 1941) et un récit (Ciel et Terre, 1943) qu’il définit comme l’histoire « d’un homme déchiré entre le ciel et la terre ».

Déchirement encore au moment des guerres de décolonisation : en Indochine, l’officier longtemps indécis se trouve confronté à une « belle croisade » contre le communisme. Mais c’est l’Algérie, pays natal avec lequel il est loin d’avoir rompu tous les liens, qui va l’acculer aux engagements les plus dramatiques. Depuis 1954 s’y déroule un conflit qui prend bientôt des allures de guerre civile. À la mort de son ami Camus, en qui les intellectuels engagés avaient placé tous leurs espoirs, Jules Roy entreprend de dénoncer les misères subies par les populations civiles et les monstruosités commises par les armées en présence. Il parcourt le pays, d’où il revient avec La Guerre d’Algérie (1960), « long cri déchirant » lancé à la face des militaires et des politiques, qui bouleversera la France.

 

Aussitôt après l’indépendance, souffrant de sa condition de militaire et de pied-noir devenu, du fait de ses engagements, Étranger pour [s]es frères (1982), il se jette dans une fiction en six volumes, Les Chevaux du soleil (1967-1972) qui « démonte avec douceur, patience et sérénité la lourde mécanique d’injustice, d’aveuglement et de stupidité qui nous a fait perdre l’Algérie ».

 

Écrite au pied de la basilique de Vézelay, où il décéda le 15 juin 2000, l’ultime partie de l’oeuvre de Jules Roy est plus marquée de rétrospection (Mémoires barbares, 1989 ; Adieu ma mère, adieu mon coeur, 1996, Journal I, II et III, 1997-1999) et de méditation (Vézelay ou l’amour fou, 1990. Rostropovitch, Gainsbourg et Dieu, 1991), sans atteindre pour autant à la sérénité à laquelle il aspirait, qui transparaît dans sa Lettre à Dieu (posthume, 2001).

 

Toute sa vie, malgré qu’il en ait, Jules Roy resta donc le pied-noir de Rovigo, fils de l’amour et du péché, écartelé entre son goût de la solitude et sa passion de vivre, l’amour indéfectible des siens et son sens du devoir, sans cesse hurlant et souffrant de devoir hurler.

 

Guy Dugas
professeur à l’université de Montpellier III