Pierre Laroque

Paris, 2 novembre 1907 - 21 janvier 1997

Il n’est pas aisé de présenter en quelques lignes la personnalité exceptionnelle de celui qui demeure le fondateur de la Sécurité sociale française. Quiconque lit ses Souvenirs (1) est frappé par le goût de la rigueur et la curiosité d’une intelligence très tôt tournée vers les problèmes du droit.

Il est reçu à vingt-deux ans au concours d’entrée au Conseil d’État qui sera pour lui pendant plus d’un demi-siècle la « maison » respectée dont il aimera le travail collectif et la liberté donnée à ses membres. Deux ans plus tard (1931), il est chargé de mission puis chef de cabinet du ministre du Travail et de la Protection sociale, Adolphe Landry. Il s’y initie à la fois à la démographie et aux problèmes des assurances sociales. Mobilisé pendant les hostilités, Pierre Laroque est exclu du Conseil d’État par la loi antisémite du 30 octobre 1940. Replié à Lyon, il prend des contacts avec la Résistance et s’envole pour Londres le 14 avril 1943. Il y prend assurément   connaissance du plan Beveridge, mais sa tâche est de prévoir la remise en marche de l’administration française dès la Libération.

Lui-même débarque en France le 14 juin 1944 avec le général de Gaulle. En septembre le ministre du Travail, Alexandre Parodi, lui propose de prendre  la direction des Assurances sociales et de la Mutualité : il accepte sous réserve qu’il s’agit bien de préparer un plan de Sécurité sociale et de le mettre en oeuvre. Il va là donner toute sa mesure.

La Sécurité sociale doit reprendre, réorganiser et unifier des institutions existantes, notamment les assurances sociales et les allocations familiales. Il faut protéger contre les risques essentiels de l’existence la population laborieuse. Des cotisations, prélevées sur les revenus d’activité, devaient financer un système unique assurant la solidarité de tous. Ce système devait être géré de façon démocratique avec une forte participation des représentants des assurés.

La réalisation d’un tel programme se heurta à des difficultés considérables et à des résistances tenaces. Pourtant, en quelques mois, l’ensemble du système fonctionna. On peut se demander s’il aurait pris naissance si les choses avaient traîné. Le génie de Pierre Laroque se trouve dans sa compétence, son exceptionnelle puissance de travail, sa rigueur et son art d’écouter ses collaborateurs et de leur insuffler un véritable enthousiasme. Il a su notamment travailler avec les responsables des trois grandes organisations syndicales.

La presse a beau souligner sans aménité les difficultés financières de l’institution, une évidence se fait jour dans la conscience populaire : désormais les enfants des classes modestes peuvent partir en vacances, la maladie cesse d’être le drame sans recours des foyers ouvriers, les vieux travailleurs accèdent à des retraites honorables. La République change de visage. En 1968, des étudiants « révolutionnaires », croyant sans doute qu’on en était encore à l’époque d’Émile Zola, demandaient aux ouvriers de les relayer dans leur entreprise. Ils se trompaient de date : la Sécurité sociale avait fait son oeuvre. Comme le dit l’exposé des motifs de l’ordonnance du 4 octobre 1945, il faut « débarrasser les travailleurs de l’incertitude du lendemain qui crée chez eux un sentiment d’infériorité qui est la base réelle et profonde de la distinction des classes ».

En 1951, Pierre Laroque quittait la direction de la Sécurité sociale pour réintégrer, selon la règle, le Conseil d’État. Il sera président de la Caisse nationale de Sécurité sociale de 1953 à 1967. Il présidera en 1960 une commission d’étude des problèmes de la vieillesse dont est né un rapport célèbre et qui porte son nom. Il est impossible d’énumérer tous les travaux de ce « visionnaire lucide » (Michel Lagrave).

La France se doit de garder le souvenir reconnaissant de ce grand serviteur qui fut selon ses mots mêmes l’artisan d’une révolution capitale : « C’est une révolution que nous voulons faire et c’est une révolution que nous ferons. »

 

Henri Hatzfeld
professeur émérite à l’université de Nancy II

 

1. Pierre Laroque, Au service de l’homme et du droit : souvenirs et réflexions, Paris, Association pour l’étude de
l’histoire de la Sécurité sociale, 1993.