Alfred de Musset

Paris, 11 décembre 1810 - Paris, 2 mai 1857

Né le 11 décembre 1810 à Paris, Musset meurt dans cette même ville le 2 mai 1857, à quarante-six ans, au même âge que Baudelaire, de dix ans son cadet. Quand l’Empire s’effondre, c’est un bambin ; un jeune homme en pleine possession de son art quand, en 1830, la monarchie restaurée est emportée en trois jours, au coeur d’un été flamboyant, qui est l’été du romantisme ; un vieillard précoce, dont la gloire littéraire se lève à peine, lorsque la Monarchie de Juillet sombre à son tour, pour faire place à la Seconde République, puis au Second Empire. À vrai dire, même quand il se sera rallié au pouvoir en place, sous la monarchie de Juillet dont il s’efforce un temps d’être le chantre officiel, puis sous le second Empire qui le fêtera, alors que, « chancelant perpétuel » et titubant de l’Académie au bordel, il n’écrit presque plus, Musset restera un écrivain à part, un marginal tantôt en avance sur les modes, tantôt en retrait, enfermé dans la nostalgie d’un autre siècle, qui est le dixhuitième siècle rêvé de Louis XV et de la Pompadour.

La solitude de Musset tient à sa situation historique : il appartient à la seconde génération du romantisme. Par rapport aux aînés que sont Chateaubriand, Lamartine, Vigny ou même Hugo, de huit ans plus âgé que lui, mais d’emblée chef de file, Musset sera l’éternel cadet, l’enfant que l’on ne prend pas au sérieux et que l’on déshérite pour cette raison même. « Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux », dira en 1833 le poème de Rolla. Avec Charles Nodier, Théophile Gautier et l’Allemand de Paris Heinrich Heine, Musset est le meilleur représentant de ce que l’on a appelé « l’école du désenchantement ». Ce romantique ironique ne veut être d’aucun parti, d’aucun cénacle. Il suffit qu’on lui reproche d’imiter Byron, pour qu’il s’en défende avec énergie. Il est classique contre les romantiques, romantique contre les classiques. Fait significatif : il est absent de la bataille d’Hernani, le 25 février 1830, quand les « jeunes France » à gilets rouges couvrent de leurs clameurs les sifflets des classiques et imposent à coups de poing le drame de Hugo. Lorsqu’éclate, le 27 juillet suivant, la révolution des Trois Glorieuses, qui entraîne la déchéance de Charles X, Musset se promène dans Paris insurgé, mais ne prend pas part aux combats des barricades. En juin 1848, sans avoir lui-même rien d’un bourgeois, il sera du côté des forces de l’ordre et tirera sur les ouvriers des ateliers nationaux. Une lente déchéance et un conformisme grandissant auront fait qu’il rejoint enfin son époque.

Dans cette vie, il n’y eut ni été ni automne. Le « printemps de poésie » qu’a salué Sainte-Beuve et qui était le défi lancé à la bêtise et au temps, est tombé sans transition dans un hiver morne. Musset jeune, c’est la révolte contre tout embrigadement du corps et de l’esprit. Puis, inexplicablement, le renoncement brutal et un lent suicide de vingt années. Le génie adolescent s’est fossilisé, fixé pour la postérité dans le portrait de Landelle, trop pâle et trop bien peigné. Musset, c’est Rimbaud sans l’Éthiopie, un Rimbaud qui n’aurait pas fui et serait mort embaumé, raide dans son habit d’académicien. Lui aussi connut sa saison en enfer ; son Bruxelles fut Venise, son Harrar le Lido. Le « drame de Venise », à l’hiver 1834, sur lequel on a tant glosé, n’explique rien, ou si peu. La « trahison » de George Sand pour le médecin Pagello n’est évidemment pas la cause de ce tarissement douloureux.

Il y a chez Musset comme une énigme de l’inachèvement qui rend d’autant plus fascinant le triomphant début. Cet essor fulgurant, c’est l’invention en moins de dix ans de toute la littérature moderne, avec successivement les Contes d’Espagne et d’Italie (1829), placés sous le signe de Byron, Un spectacle dans un fauteuil, vers et prose (1832 et 1834) qui brise le carcan de la mise en scène traditionnelle et dépasse sans effort l’antagonisme stérile du drame romantique et de la tragédie classique, les Comédies et Proverbes (1835-1840), qui font le pont entre Marivaux et Oscar Wilde, la Confession d’un enfant du siècle (1836), qui s’ouvre par le manifeste de la génération perdue née à la fin de l’Empire, et enfin les quatre Nuits (1835-1837), ce sommet de la poésie élégiaque qui rivalise avec Lamartine, tout en préparant les voies de Baudelaire et de Mallarmé.

Toute cette oeuvre, dans son extrême variété de ton et de forme, est dominée par le théâtre et tend vers le théâtre. Musset, on l’a dit, n’est nulle part à sa place, et c’est peut-être à cette inadaptation profonde que tient la réussite de son théâtre. Le théâtre, où il est d’emblée chez lui, lui offre un univers de remplacement. « La scène est où l’on voudra », indique la didascalie d’À quoi rêvent les jeunes filles. « Anywhere out of the world », semble répliquer Baudelaire dans Le Spleen de Paris. « Où l’on voudra », c’est-à-dire partout hors du monde, dans le songe et la féerie. Ce qui n’exclut ni la gravité ni la douleur, tant il est vrai que le théâtre est la littérature incarnée, le verbe fait chair. La grande allégorie christique du Pélican, dans La Nuit de Mai, est là pour le rappeler.

 

Frank Lestringant
professeur à l’université de Paris IV-Sorbonne