Joseph (ou Giuseppe) Garibaldi

Nice, 4 juillet 1807 - Caprera, 2 juin 1882

Joseph ou Giuseppe ? Si pour les hommes du XIXe siècle la traduction en français d’un prénom étranger n’a rien d’inhabituel, dans le cas de Garibaldi cette naturalisation est plus significative encore. Il entretient avec la France, son histoire et ses contemporains des relations complexes mais étroites. Qu’il suffise de rappeler que Garibaldi est né à Nice, qu’il devint le grand héros de Hugo et de Dumas, que lui et ses Chemises rouges ont remporté l’une des seules victoires françaises contre les Prussiens à Dijon, alors qu’il avait été meurtri par l’abandon de sa ville natale à la France. Son nom a été donné à de nombreuses rues de France, et sa statue s’élève dans d’autres villes que Nice où elle domine l’une des plus belles places de la cité. Mais au-delà même de ces rapports directs avec la France, Garibaldi a su apparaître à la fois comme le héros le plus populaire de l’Italie contemporaine, l’un de ses pères fondateurs, et l’Italien de ces deux derniers siècles le plus connu dans le monde. Personnage romantique par excellence, Garibaldi était déjà appelé de son vivant « héros des deux mondes » en raison de ses exploits militaires et politiques en Amérique et en Europe dans le sillage des idéaux de la Révolution française dont il savait se réclamer.

Joseph Garibaldi est né français, par la force des armes. Le 4 juillet 1807, Nice est un port du royaume de Piémont-Sardaigne annexé par l’Empire. Giuseppe grandit dans Nice redevenue piémontaise après 1814. De son enfance et de sa jeunesse on retiendra d’abord ce qu’il en dit dans ses Mémoires. Les parents (le père Domenico, patron pêcheur d’origine ligure et la mère Rosa Raimondi issue d’une famille venue de Savoie et de Ligurie) incarnent la synthèse des vertus individuelles et familiales. Mais il est éduqué par deux prêtres incapables de « montrer aux Niçois qu’ils étaient Italiens ». Garibaldi, qui parle français et regrette de « ne pas avoir bien étudié l’anglais », reçoit heureusement les leçons d’un maître d’italien qui l’initie dans « la langue de ses pères ».

Très tôt, c’est par la Méditerranée qu’il découvre l’Italie et l’Europe. En 1825, le jeune marin fait escale à Rome et décrit la « capitale du monde », future « capitale d’Italie » atrophiée par le « gouvernement clérical ». Entre 1831 et 1833, ses voyages le conduisent sur les bords de la Mer noire où il fréquente des patriotes et républicains italiens avant d’adhérer à la Jeune Italie de Mazzini dont il rencontre le fondateur à Marseille en 1833.

Son appartenance à une conspiration mazzinienne le contraint à l’exil en 1834. Durant sa première période américaine, de 1835 à 1848, il combat pour la République du Rio Grande do Sul contre l’Empereur du Brésil, puis contre le dictateur argentin Rosas pour la République d’Uruguay. D’Amérique latine, il rapporte déjà de précieuses parcelles de sa légende : combattant généreux, victorieux et intrépide, dont le destin romantique est scellé par l’enlèvement de sa future femme Anita. De retour en Italie, il s’illustre lors de la Première guerre d’Indépendance du Risorgimento : il est en 1849 le défenseur de Rome dans la bataille du Janicule contre les Français venus rétablir le gouvernement du pape. Après un second exil en Amérique et en Orient, il revient en Italie combattre contre les Autrichiens en 1859 avant de lancer en mai 1860 l’expédition de Sicile qui le porte au faîte de la gloire à la tête de ses Mille volontaires. La conquête des terres du roi de Naples achevée, Garibaldi, ex-républicain mazzinien, fait allégeance au roi Victor-Emmanuel II devenu roi d’Italie en mars 1861.

Les vingt années qui suivent la naissance de l’Italie unifiée sont marquées par une suite de combats et de déconvenues. À commencer par l’échec de ses deux tentatives pour reconquérir Rome : blessé par les Piémontais dans l’Aspromonte en 1862, il est arrêté à Mentana en novembre 1867 par les fusils chassepot des Français. Au lendemain de cette défaite garibaldienne, Hugo fait entendre sa voix de Guernesey :

« Ah race italienne, il était ton appui ! / Ah vous auriez eu Rome, ô peuples grâce à lui / Grâce au bras du guerrier, grâce au coeur du prophète. » (« Mentana », Actes et Paroles II, 1867).

C’est pour secourir les Français, mais en République, que Garibaldi remporte contre les Prussiens les victoires de Châtillon en novembre 1870 et de Dijon en janvier 1871. Élu député à la Chambre de Bordeaux, puis invalidé par la majorité conservatrice, Garibaldi retrouve un siège de parlementaire à Rome en 1874 avant de manifester son désaccord durable avec les libéraux au pouvoir. Contre sa volonté, le gouvernement italien lui donnera des funérailles officielles le 8 juin, six jours après sa mort sur son île sarde de Caprera, où il repose sous « l’étoile des Mille de Marsala ».

En France, Garibaldi est entré de son vivant même dans le panthéon des héros romantiques. Si Victor Hugo n’a pu, comme il le projetait, livrer la biographie du « héros de la paix traversant la guerre » (Lettre du 20 décembre 1863), son ami Alexandre Dumas, lui, a esquissé plusieurs vies de Garibaldi : il fut le premier à en évoquer en 1850 la figure dans Montevideo ou Une nouvelle Troie avant de croiser son chemin lors de la traversée des Mille en 1860. Il a tiré de cette odyssée méditerranéenne plusieurs reportages dont Les Garibaldiens. Révolutions de Sicile et de Naples, (l’ensemble de ces chroniques fut exhumé par C. Schopp sous le titre Viva Garibaldi !). Enfin Dumas est l’un des rédacteurs et traducteurs français des Mémoires du général dont il s’enorgueillit d’être un ami proche.

Mais, si le portrait de Garibaldi trône sur la cheminée des paysans que visite George Sand, telle une « image sainte », l’Italien ne le doit pas seulement à sa naissance « française » ou à son étoffe de héros littéraire romantique. Garibaldi est bien à l’origine d’une tradition politique née de l’alchimie du XIXe siècle : la fusion entre le combat pour la liberté des nations et les idéaux internationalistes de la diplomatie des peuples contre celle des souverains et des cabinets. C’est en ce sens qu’homme du Risorgimento italien il est aussi l’homme de la gauche populaire et anticléricale française héritière de la Révolution de 89. Et comme chef des Chemises rouges et promoteur de la Nation armée, Garibaldi est au coeur du volontariat militaire international qui mêle l’aventure personnelle et l’engagement politique au service des idéaux de synthèse de la nation et de l’internationalisme. Au-delà de Garibaldi, il y a la famille garibaldienne, la sienne propre, celle de ses fils Ricciotti et Menotti ou de ses petits-fils venus combattre en France en 1870 et en 1914, puis la grande famille associative des garibaldiens qui se sont illustrés de la guerre civile espagnole à la Deuxième Guerre mondiale : signe éminent de la postérité d’un héros légendaire qui est aussi un mythe politique fondateur en France et dans le monde.

 

Gilles Pécout
professeur d’histoire contemporaine à l’École normale supérieure (rue d’Ulm)
directeur d’études à l’École pratique des hautes études (EPHE, IVe section-Sorbonne)