Jacques Stella

Lyon, 1596 – Paris, 29 avril 1657

Dans les recherches sur la peinture française, depuis 1934 et les deux grandes expositions qui exaltèrent les Le Nain et La Tour, l’idée s’est établie que tout progrès passait par la redécouverte des « peintres de la réalité ». En fait c’était prendre pour nouveauté l’enquête qu’avaient menée trois générations et qui déjà tendait à se scléroser. Ni le XVIIIe siècle (à l’exception de Fragonard), ni le XIXe (qui a plutôt vu se confirmer la gloire de Géricault, Delacroix et Corot), n’ont fait l’objet de véritables découvertes. Et pendant longtemps le courant « classique » du XVIIe siècle se résuma au seul Poussin. Certes, il était malaisé d’évincer entièrement des figures comme celles de Le Sueur et de Le Brun. Mais qui, de nos jours, prétendrait se reconnaître sans peine dans les dynasties des Jouvenet, des Coypel, des Corneille, des Elle, des Boulogne ou des Poerson, pour ne citer que des artistes parisiens ?

Le plus important parmi tous ces peintres, et le plus méconnu, est sans doute Jacques Stella. Mais du moins peut-on espérer qu’avec le trois cent cinquantième anniversaire de sa mort on verra rétablir la renommée qu’il avait obtenue de son vivant, et qui était l’une des premières dans la peinture française de son siècle.

La vie de Jacques Stella n’avait été ni très facile ni très heureuse. Fils aîné d’un excellent peintre, il voit son père mourir alors qu’il n’a encore que neuf ans. Il avait hérité d’une laideur qu’on ne pouvait oublier, même si elle devait être nuancée par la gravité et l’obligeance. À vingt ans, solidement formé à Lyon, il se rend à Florence où il devient le rival de Callot. Mais la mort de Cosme II, en février 1621, détruit les espérances des deux Français. Pour sa part, il se rend à Rome où, dédaignant la grande vague du caravagisme, il se fait un renom en dessinant quantité de gravures sur bois (1624-1625). Il s’oriente vers un art raffiné qui s’inspire de Raphaël et lui vaut la faveur d’Urbain VIII (Sainte Cécile jouant de l’orgue, 1626, Rennes, musée des Beaux-Arts).

C’est apparemment vers 1627 que se situe l’épisode que Félibien nomme « une affaire fâcheuse » et qui reste mal élucidé : Stella est soudain arrêté et jeté en prison. Soutenu par de nombreux amis, il semble réussir à effacer tout soupçon : mais il perd l’envie de faire carrière à Rome et paraît décidé à accepter les offres du roi d’Espagne. En attendant de gagner Madrid, il tente de reconstituer sa fortune sans s’engager dans des entreprises de longue durée mais en multipliant les dessins et les petites oeuvres sur cuivre ou sur « pierre de
parangon » qui obtiennent un grand succès (1629-1633). Le maréchal de Créquy, alors ambassadeur à Rome, lui accorde sa faveur et le ramène en France. Stella en profite pour renouer avec sa famille lyonnaise (La Nativité, Lyon, 1635). Il gagne ensuite Paris où, la guerre avec l’Espagne devenant évidente,  Richelieu et Louis XIII le retiennent au prix de faveurs exorbitantes : titre de peintre du roi, pension de mille livres, logement aux galeries du Louvre, croix de chevalier de l’ordre de saint Michel...

En fait, on identifie assez mal les premières oeuvres peintes pour la cour de France. Les plus sûres sont la Libéralité de Titus qui décora le château de Richelieu (ca. 1637-1639, aujourd’hui au Fogg Art Museum de Cambridge, Mass.), et les deux toiles placées dans la chapelle du château de Saint-Germain-en-Laye, Sainte Anne guidant la Vierge (1640, Rouen, musée des Beaux-Arts) et Saint Louis distribuant les aumônes (vers 1640, Bazas, cathédrale). Mais le coup d’éclat de Stella fut en 1642 la Vierge retrouvant Jésus au Temple, peinte en concurrence avec Poussin et Simon Vouet pour le Noviciat des Jésuites de Paris (conservée aujourd’hui dans la collégiale Notre-Dame des Andelys). Sa puissance et sa gravité rivalisaient sans peine avec les deux chefs-d’oeuvre de ses redoutables rivaux.

La mort de Richelieu et de Louis XIII, la disgrâce de Sublet, n’arrêtèrent pas l’inspiration de Stella. Au contraire, il peignit un chef-d’oeuvre à l’Oratoire de la Régente, la Naissance de la Vierge (1644 ; désormais à Lille, musée des Beaux-Arts), une audacieuse composition avec la Translation de la Sainte Croix par sainte Hélène, (1646 ; toile perdue), deux grandes toiles pour les Carmélites de la rue Saint-Jacques, dont une Samaritaine (1652, aujourd’hui à Paris, église Notre-Dame de Bercy). Il y ajouta deux très grands retables : en 1654 à Lyon, pour les religieuses de Sainte-Élisabeth de Bellecour, une Vierge apparaissant à sainte Élisabeth (aujourd’hui à Versailles dans l’église de Montreuil) et en 1654-1656 à Provins (aujourd’hui dans l’église Saint-Ayoul) une autre composition majeure montrant Jésus retrouvé dans le Temple par ses parents.

Quand Jacques Stella mourut l’année suivante, le 29 avril 1657, il laissait une oeuvre très considérable, où les peintures grandes et petites se doublaient d’admirables dessins. Curieusement le sort, qui n’a cessé de  favoriser son ami Poussin et - hélas - de multiplier jusqu’au ridicule les feuilles prétendues sorties de sa main, s’est acharné à rogner la production de Stella. Laméconnaissance est allée si loin que le grand et sage Charles Sterling pouvait en 1934 imprimer sans scrupule à propos du portrait du musée de Lyon : « attribué d’abord à Stella lui-même, sans la moindre vraisemblance ». Et que jusqu’en 1967 le Louvre ne présentait plus aucune oeuvre importante du peintre...

 

Jacques Thuillier
professeur au Collège de France
membre du Haut comité des célébrations nationales