Jean-Rodolphe Perronet

Suresnes, 25 octobre 1708 - Paris, 27 février 1794

Jean-Rodolphe Perronet est né à Suresnes, hors mariage, le 25 octobre 1708, de la relation amoureuse d’un  jeune « cadet » des Gardes suisses protestant, au service du roi de France, et d’une jeune vigneronne  catholique de 19 ans.

Après l’assassinat de son père en 1725, il est embauché dans les bureaux du sieur Beausire, architecte de la ville de Paris, au service duquel il restera dix ans, avant d’être nommé sous-ingénieur de la généralité d’Alençon, puis ingénieur en 1737. Dans le cadre de ces fonctions il réalise, à la demande de Trudaine, un atlas des « Plans des chemins de la généralité d’Alençon, finis en 1747 ». Devant la qualité du travail, Trudaine le fait nommer à la « direction et garde des plans et cartes des chemins et chaussées du Royaume » en 1747. Constatant les disparités de formation des ingénieurs des Ponts et chaussées, Perronet présente un « Mémoire sur les moyens de former les sujets propres à occuper les emplois des Ponts et chaussées », repris, pour l’essentiel, dans une instruction du contrôleur général des Finances, qui transforme, sans encore lui en donner le nom, le bureau des dessinateurs de Perronet en une véritable école des Ponts et chaussées. Perronet y met en place un système d’enseignement mutuel, où les meilleurs élèves professent eux-mêmes les matières essentielles. Le recrutement et la police, au sein de l’école, sont assurés de manière sélective, instaurant ainsi un esprit de corps développé entre les ingénieurs.

L’école et Perronet rencontrent l’opposition de Condorcet : dans une lettre à Turgot en 1774 le philosophe écrit : « vous ne devez avoir aucune confiance aux gens des Ponts et chaussées ». L’année suivante, il prétend que Perronet n’est qu’un « homme fort ignorant et fort vain, qui a institué le corps des Ponts et chaussées et qui laisserait plutôt périr le royaume que de donner atteinte à un si bel établissement ». Malgré cette opposition, Perronet partage avec Trudaine, qui l’a toujours soutenu, l’honneur d’avoir créé l’école, et garde pour lui seul le mérite de l’avoir gouvernée, développée, et portée à un haut degré de progrès et de réputation.

Dès 1749, Perronet est consulté sur l’article « pont », prévu dans l’Encyclopédie de Diderot. La participation de Perronet à cette oeuvre monumentale comporte deux articles : le premier, sur la « pompe à feu », est publié en 1756. Le second, sous le titre « épinglier », paraît en 1765, dans le volume IV du « Recueil des planches sur les Sciences… etc. », supplément de l’Encyclopédie. Cet article reprend le texte d’un mémoire rédigé par Perronet à Alençon à la demande de l’Académie des Sciences, sous le titre de « Description de la façon dont on fabrique les épingles à Laigle … ». Ces textes mettent en valeur les qualités d’observation de Perronet et le second sera choisi par l’économiste écossais Adam Smith pour illustrer sa doctrine sur la division du travail.

La vie privée de Perronet, et notamment ses relations avec Diderot, furent aussi d’un tout autre ordre : en 1762, elles combinent les situations du drame bourgeois avec les ressorts du vaudeville et conduisent Diderot à  qualifier Perronet de « petit plat sournois ». Mais la période passionnelle passée, Diderot suppliera Perronet « de ne pas porter le ressentiment des fautes dont il est coupable envers lui », et acceptera de rédiger la dédicace élogieuse qui figure sur le portrait du Premier ingénieur, illustrant en 1782 l’édition des OEuvres de M. Perronet.

En 1763 le « Premier ingénieur », Jean Hupeau décède. Dans le journal des assemblées des Ponts et  haussées, qui se tiennent depuis 1747, sous la présidence de Trudaine, Perronet note : « M. Hupeau est mort le 10 mars au matin. J’ai été nommé à sa place. On me conserve de plus la généralité de Paris, et mon école

Devenu ainsi « Premier ingénieur », Perronet est anobli par le Roi, et prend « … la qualité d’Écuyer…

Parvenu ainsi au faîte des honneurs, il lui manque toutefois une chose essentielle pour asseoir sa réputation de Premier ingénieur : ses prédécesseurs étaient d’éminents architectes ayant à leur actif la construction de ponts. À la date de sa nomination Perronet n’a réalisé aucun ouvrage d’art important, et c’est à l’âge de 60 ans qu’il entreprend, en 1768, la construction du pont de Neuilly en collaboration étroite avec Chézy et Demoustier, deux de ses anciens élèves. Dans ce projet de pont en pierre, révolutionnaire pour l’époque, les innovations de Perronet sont vivement critiquées par l’assemblée des Pont et chaussées notamment à cause de leur légèreté extrême et de leur coût élevé. Soutenu par Trudaine, le projet est réalisé. Le décintrement de l’ouvrage est l’objet d’une mise en scène spectaculaire à l’occasion de la visite du roi en 1772.

La carrière de Perronet se poursuit activement : on lui attribue la construction de plus d’une dizaine de grands ponts. Les innovations principales apportées par Perronet dans ses projets consistent, d’une part dans l’amincissement et la structure discontinue des piles, et d’autre part dans l’aplatissement des voûtes en arc de cercle. Il participe en outre, avec l’appui technique de Chézy, au projet du canal de Bourgogne de 1764 à 1775, et à celui de la conduite des eaux de l’Yvette et de la Bièvre à Paris en 1775.

Ses dernières années sont attristées par des peines morales plus douloureuses pour lui que les infirmités dues à son âge avancé : en 1787, il doit accepter la modification de son projet du pont de la Concorde ; en 1791, il voit son école modifiée par un nouveau statut, puis menacée dans son existence même en 1793, et il doit subir le spectacle de la guillotine mise en place juste sous les fenêtres du pavillon qu’il occupe sur la place de la Concorde, et où il meurt le 9 ventôse, an II.

Les innovations attribuées à Perronet furent plus le fruit d’une intuition empirique que d’une démonstration mathématique préalable : à ses yeux la maîtrise des différentes phases du chantier importent davantage que les justifications théoriques.

L’importance de la référence manufacturière constitue une caractéristique originale de la démarche de Perronet, qui tente d’imposer l’ordre et la division du travail sur ses grands chantiers, à l’image de ce qu’il avait observé au début de sa carrière pour la fabrication des épingles.

Homme de grand talent, remarquable animateur et pédagogue, Jean-Rodolphe Perronet demeure avant tout l’emblématique directeur de la première école d’ingénieurs ouverte en France : l’école de Ponts et chaussées.

Si ses origines sociales ne semblaient pas le prédestiner à devenir un personnage reconnu par l’aristocratie du XVIIIe siècle, il faut constater que Perronet, grâce à l’aide des anciens élèves de son école, et par une mise en scène spectaculaire de son oeuvre et de son image, a su se construire une carrière prestigieuse.

Les ingénieurs du XIXe siècle conforteront cette image, entre mythe et réalité, de la carrière de Jean-Rodolphe Perronet, et de son oeuvre, commencée durant le siècle des Lumières et achevée au milieu des soubresauts de la Révolution française…

 

Claude Vacant
ancien subdivisionnaire autoroutier
conseiller historique de l’Association pour la mémoire du patrimoine de l’Équipement.