Antoine de Jussieu

Lyon, 8 juillet 1686 - Paris, 22 avril 1758

Étonnant destin que celui des cinq Jussieu, véritable dynastie qui va rayonner sur la botanique française durant près d’un siècle et demi. Durant tout ce temps, les trois frères Antoine, Bernard et Joseph, puis leur neveu Antoine-Laurent et son fils Adrien se côtoient ou se succèdent au Jardin du roi et à l’Académie des sciences où, fait unique dans l’histoire de cette institution, trois frères en sont simultanément membres.

Tous furent aussi médecins. Car à cette époque, botanique et médecine sont si étroitement liées que la création en 1636 par Guy de la Brosse du Jardin royal des plantes médicinales (qui deviendra Jardin du roi puis Muséum d’histoire naturelle), entraîne les protestations véhémentes de la Faculté de Paris qui avait jusque-là le monopole de l’enseignement de la médecine.

Né d’un père maître-apothicaire installé à Lyon depuis plusieurs générations, Antoine de Jussieu, deuxième d’une lignée de seize enfants dont beaucoup meurent en bas âge, montre précocement un penchant pour la botanique. Il est initié aux travaux de Tournefort, éminent botaniste de son temps, par le docteur Goiffon qu’il assiste en herborisant dès l’âge de 14 ans en vue de la réalisation d’une flore de la région lyonnaise.

Joseph Pitton de Tournefort vient, en effet, de publier une nouvelle méthode de classification du monde végétal très en avance sur son temps, avant de partir pour son voyage au Levant entre 1700 et 1703. Professeur et démonstrateur au Jardin du roi, il exerce une attraction irrésistible sur le jeune  Antoine qui vient de terminer sa médecine à Montpellier et brûle d’envie de le rencontrer. Parti pour Paris, il y arrive quand Tournefort agonise après avoir été écrasé par une charrette. À sa mort en 1708, la place vacante est très fugacement occupée par Danty d’Isnard, qui la libère une année plus tard, et c’est Antoine qui est nommé professeur en 1710 par Guy-Crescent Fagon, médecin du roi et surintendant du Jardin. La promotion de ce jeune médecin de 24 ans suscite bien des jalousies d’autant plus qu’il n’appartient pas à la Faculté de Paris et que Sébastien Vaillant, déjà célèbre démonstrateur au Jardin, semblait tout désigné comme successeur de Tournefort.

Antoine brille par ses démonstrations faites en français qui attirent beaucoup de monde. Une affiche d’époque, conservée au Muséum, rappelle qu’il y « est interdit d’entrer avec épée et bâton ».

Sitôt nommé, il entreprend de nombreuses randonnées dans le Languedoc et en Provence avant d’être envoyé par l’abbé Bignon, président de l’Académie des sciences, dans la presqu’île ibérique pour y recueillir des plantes pour le Jardin. Son frère Bernard, venu à Paris le rejoindre sur les conseils de Sébastien Vaillant, l’accompagne dans ce voyage de près de dix mois.

Rentré à Paris, il se consacre dorénavant à l’introduction et à l’acclimatation de plantes du monde entier mais surtout des colonies françaises (Canada, Indes, Réunion, Saint-Domingue, Antilles, Sénégal…) que lui font parvenir ses correspondants. Parmi eux figurent de nombreux chirurgiens ou médecins, dont son frère Joseph. Ce dernier, parti en 1735 au Pérou accompagner l’expédition de La Condamine pour mesurer la longueur d’un degré de méridien, ne rentre en France qu’en 1771 après avoir passé 36 ans dans les Andes et en Amazonie, d’où il expédie de nombreux documents, graines et plantes, dont la coca et le quinquina.

On doit à Antoine la première description du caféier, en 1716, plante déjà utilisée et appréciée mais dont l’étude restait à faire, ainsi que l’introduction aux Antilles du premier pied de cette plante qu’il remet au chevalier Desclieux.

L’intérêt scientifique porté aux espèces botaniques est toujours doublé chez ce chercheur d’une approche économique. Il introduit ainsi à Paris le poivre de la Réunion, le benjoin, la citronnelle et autres espèces médicinales ou productrices de gommes végétales. Grâce à lui, Louis XIV puis Louis XV peuvent s’enorgueillir de posséder un des plus riches jardins du monde.

Antoine est un naturaliste complet. Il a montré ses qualités de « botaniste colonial », de brillant démonstrateur et ses talents de collecteur dans la plupart des régions de France, en Espagne et au Portugal. Ses nombreux herbiers, intégrés aux 20 000 parts de l’« herbier Jussieu » regroupant les récoltes familiales, ne seront légués au Muséum qu’en 1853, à la mort d’Adrien. Avec ceux de Vaillant et de Tournefort, ils formeront le noyau de l’herbier national, actuellement le plus riche du monde.

Une analyse inédite présentée par Antoine à l’Académie en 1722 du célèbre Livre d’heures d’Anne de Bretagne datant de 1508 (1), témoigne de son intérêt pour l’histoire de la botanique. Chacune des 339 pages de ce fragile manuscrit porte une miniature représentant une fleur ; l’ensemble donne donc un aperçu de la flore de France à la fin du XVe siècle

Il est aussi géologue par ses descriptions des mines de cinabre d’Amalden en Espagne et préhistorien par ses études sur les fossiles (empreintes sur schistes houillers de Saint-Chamond qu’il attribue aux fougères et ammonites). Il démontre aussi que certaines pierres, alors considérées comme naturelles, sont en fait des silex taillés.

Certains lui ont reproché d’avoir trop consacré son temps à la médecine, qu’il a continué d’enseigner et de pratiquer jusqu’à sa mort, au détriment de la botanique. En effet son oeuvre, bien que très variée, comparée à celle de son neveu Antoine-Laurent, auteur de multiples traités dont le célèbre Genera Plantarum, apparaît moins abondante et conceptuellement moins innovante. Les idées d’Antoine, légèrement modifiées par Vaillant, s’écartent difficilement de la pensée de Tournefort qu’il a toujours admiré.

Lorsqu’il meurt subitement en 1758, Bernard, par modestie, refuse de prendre la place laissée vacante par son frère et reste démonstrateur à vie. Mais le poste refusé sera attribué quelques années plus tard à Antoine-Laurent puis à son fils Adrien, dernier successeur de la lignée glorieusement inaugurée par Antoine.

 

Philippe Morat
professeur honoraire au Muséum national d’histoire naturelle
membre correspondant de l’Académie des Sciences

 

1. Voir la mention concernant ce Livre d’heures, p. 232.