Page d'histoire : Simone de Beauvoir Paris, 9 janvier 1908 - Paris, 14 avril 1986

Simone de Beauvoir
© Rue des Archives/Collection BCA

Telle une icône, Simone de Beauvoir nous engage dans une pluralité de  sens parmi lesquels nous pouvons choisir l’image qui nous touche le plus. Elle est pionnière, jeune fille avide de savoir et de philosophie dans un temps encore réticent à l’activité cérébrale des filles ; elle incarne avec lucidité le couple intellectuel et engagé, libertaire et uni ; elle joue le jeu de la littérature avec un désir autobiographique contrôlé ; elle multiplie les croisements entre ses contemporains tout en sachant mêler les générations ; elle porte témoignage pour le féminisme avec l’écriture du Deuxième sexe en 1949, et avec sa confrontation avec les jeunes femmes du mouvement de libération des femmes des années 1970.

L’énumération pourrait sûrement être enrichie. Ce qui est sûr, c’est que  cette femme a retenu notre attention, nous laissant choisir ce qui nous plaisait ou nous déplaisait dans son personnage, à la fois politique et littéraire, désormais figure historique.

Bien sûr, il faut parler de Jean-Paul Sartre. L’histoire, conjugale et sexuelle, mérite d’être connue, remarquée dans ce qu’elle a d’emblématique pour la représentation de l’émancipation de l’individu moderne, qu’il soit homme ou femme, et dans ce qu’elle révèle d’une recherche intellectuelle menée dans la complicité et l’intimité. Valoriser cette double aventure n’évite pas, cela va de soi, les réflexions sur les zones d’ombre dans cet éclairage. Il faut, ici, souligner qu’il est de peu d’intérêt d’établir une hiérarchie entre ces deux êtres, d’affirmer la prévalence philosophique de l’un sur l’autre. En revanche, on peut analyser leurs influences réciproques et souligner ainsi que le schéma classique de la dépendance féminine envers le grand homme peut être oublié. L’égalité fut revendiquée par ces deux philosophes alors que l’idée du partage sexué de la muse et du génie survit encore trop souvent. Plus stimulant est d’insister sur la richesse, commune aux deux écrivains, des choix d’écritures. La littérature, les essais philosophiques, les textes politiques d’une part, la production d’une revue, les témoignages autobiographiques, les rencontres avec les acteurs multiples de l’histoire en train de se faire d’autre part, telles sont les multiples expressions de ces deux auteurs, en cela incroyablement proches. Il s’agit bien, en effet, d’un choix d’écritures, choix original si on pense à l’ensemble de la production littéraire du XXe siècle. Chacune de ces formes n’est-elle pas décidée comme le mode d’analyse le plus approprié à son objet ?

C’est à cette aune-là que s’appréhende le Deuxième sexe. La formule est célèbre, mais moins novatrice qu’il n’y paraît : « on ne naît pas femme, on le devient » reprend la dénonciation déjà séculaire d’une nature féminine donnée dès le départ, d’une nature spécifique aux femmes, et son corollaire, l’affirmation, l’insistance sur la construction culturelle du « genre » féminin. Il  faut plutôt comprendre cette phrase inaugurale du féminisme contemporain comme l’énoncé d’une volonté historique et philosophique, comme une décision plus que comme une nouveauté théorique.

Le geste de Simone de Beauvoir relève de l’autobiographique, elle le dit  elle-même, au sens où, voulant écrire ses mémoires, elle s’avisa de considérer la vie et la situation de toutes les femmes, dans leur ensemble. Cette démarche, penser une totalité pour aborder une vie singulière, introduisit une rupture dans l’histoire des femmes et l’histoire de la pensée féministe. La phrase inaugurale du féminisme contemporain eut du retentissement parce que c’était autant l’inscription raisonnée d’une parole singulière dans l’architecture d’une histoire collective que la nécessité de hisser à la hauteur de l’universel la particularité d’une expérience ; un geste historique, en quelque sorte.

Parler de soi en parlant de toutes les femmes : ainsi, la femme intellectuelle inverse le mouvement propre à l’engagement politique de ses contemporains, notamment celui de Jean-Paul Sartre. Il disait que l’intellectuel se mêle de ce qui ne le regarde pas, que la compétence intellectuelle et la notoriété qui s’y attache permettent d’intervenir dans les affaires du monde. L’intellectuelle Simone de Beauvoir, au contraire, se mêle clairement de ce qui la regarde, l’être femme ou le deuxième sexe, la venue de l’âge ou la vieillesse par exemple. Comment faire pour parler de soi en parlant des autres et, inversement, penser autrui à partir d’une réflexion singulière ? Avant de répondre, soulignons à quel point la démarche est existentielle, existentialiste même. Il s’agit de mettre à l’épreuve sa conscience dans des situations précises, le sexe, l’âge, situations historiques bien plus qu’atemporelles, situations bien plus que « conditions » humaines.

« Si je veux me définir, je suis obligée d’abord de déclarer : je suis une femme ; cette vérité constitue le fond sur lequel s’enlèvera toute autre affirmation », écrit-elle au début du Deuxième sexe. Là, encore, l’important n’est pas de définir la femme ou le féminin, mais de prendre acte d’une réalité, le sexe de celui qui pense, support incontournable de la démarche de pensée. On croit reconnaître, dans ce mouvement réflexif, comme un cogito, ancrage du sujet face au monde. C’est un « privilège », que, désormais, en ce milieu de XXe siècle, quelques femmes ont acquis, grâce à l’accès aux études, donc à la réflexion et à la philosophie. Une femme, quelques femmes ont ce privilège qui leur donne, dit-elle, « le luxe de l’impartialité ».

Cet optimisme ne saurait, cependant, suffire à rendre compte de sa méthode. Cet optimisme se tempère dans ses analyses mêmes ; la lucidité est un autre point de départ de toute étude de la question des sexes. En exergue de son livre, elle cite le philosophe du XVIIe siècle Poullain de la Barre : « tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspect, car ils sont à la fois juge et partie ». Les femmes aussi, par conséquent, seront juges et parties ! Où trouver un ange, demande-t-elle ? Nulle part, évidemment. Elle répondra ailleurs, dans d’autres textes, qu’elle a choisi, pour elle-même, d’être « correspondante de guerre », à l’affût, par conséquent, de plusieurs points de vue. La métaphore du témoin, du journaliste place le sujet qui pense et qui écrit en situation concrète, tout en abandonnant l’irénisme du penseur privilégié, l’idéal de la justice partagée par les juges et les parties. Le cogito, matérialisé par l’appartenance sexuée, est relativisé par l’impossible idéal de pureté. Cette métaphore cède ainsi la place à une autre, celle de la correspondance informative, politique, celle de l’histoire des guerres et des conflits humains. Simone de Beauvoir sera « correspondante de guerre », capable de raconter la bataille des deux côtés de l’affrontement des sexes, de tous côtés, entre un savoir acquis et un engagement à vivre.

Alors, son écoute, cette écoute de la génération qui suivit la sienne,  ressemble à ce choix, exigeant et précis, de qui veut rendre compte, au plus près, des êtres et des choses.

 

Geneviève Fraisse
directrice de recherche au CNRS

Source: Commemorations Collection 2008