Michel Colombe sculpte le retable de la chapelle du château de Gaillon

1508

Les artistes dont on ignore les dates de naissance et de mort resteraient sans célébration, si une de leurs oeuvres majeures n’avait pas suffisamment de force pour leur donner ce coup de projecteur qu’ils méritent. C’est le cas de Michel Colombe, qualifié de « dernier imagier gothique », qui sculpte en 1508 le premier manifeste de la Renaissance française en sculpture, le retable de la chapelle haute du château de Gaillon(1).

De Colombe on ne connaît ni la date de naissance, probablement à Bourges dans une famille d’artistes, ni le moment de la mort, à Tours, après octobre 1512. Le poète Lemaire des Belges lui attribue 80 ans en 1512, ce qui l’aurait fait naître aux environs de 1432. Son père, Philippe Colombe (mort en 1457) était sculpteur et assura certainement sa formation. Il apparaît dans les documents en 1462, lorsqu’il s’engage envers Jean de Bar, chambellan du roi Louis XI et bailli de Touraine, à exécuter cinq statues en pierre d’Apremont pour la chapelle du château de Baugy, la Vierge, les saints André et Jacques, et les saintes Catherine et Madeleine(2). Il est probable qu’il entre alors par l’intermédiaire de son commanditaire en relation avec le célèbre peintre Jean Fouquet, et avec le milieu royal. Il participe en effet au projet de tombeau du roi, dessiné par Fouquet, et exécute un relief commémorant un épisode miraculeux de la vie de Louis XI, sauvé d’un sanglier furieux par l’intervention de saint Michel.

En 1484, on retrouve le sculpteur installé à Moulins, à la cour du duc Jean de Bourbon, foyer de premier plan, où se développe une sculpture ambitieuse. Michel Colombe est déjà arrivé au sommet de son art. Un scribe de Bourges auquel il commande un livre d’heures en 1487 le qualifie de sculpteur suprême du royaume de France (3).

En 1496, Michel Colombe est installé à Tours, dans cette vallée de la Loire que la cour royale habite et où se sont installés les grands officiers, hommes d’administration et d’argent. A-t-il alors dirigé le chantier du Sépulcre de l’abbatiale de Solesmes ? L’hypothèse est séduisante et s’accorde au style qu’on lui connaît quelques années plus tard, mais reste difficile à prouver par des documents.

Désormais, le vieux Michel Colombe – car en ce temps on vivait rarement longtemps – va accumuler les commandes de prestige : médaille d’or frappée par la ville de Tours en l’honneur de Louis XII lors de son entrée dans la ville (1500), Dormition de la Vierge pour l’église Saint-Saturnin (1502) et, surtout, tombeau des ducs de Bretagne4 commandé par la reine Anne pour ses parents et érigé dans l’église des Carmes de Nantes à partir de 14995. Ce dernier monument assure la notoriété du sculpteur. Si la composition générale est le fait du peintre de cour Jean Perréal, l’originalité de la sculpture est indéniable. Les quatre grandes figures des vertus cardinales, plantées aux angles du tombeau, sont bien issues de la culture de Perréal, imprégné de l’exemple italien, auquel il emprunte l’iconographie. Les visages si individualisés et charnels, les corps vivants sous les drapés naturels, l’allure dégagée, mais les yeux rêveurs, assurent à ces figures une présence forte. La structure équilibrée, les plis lisses et amples, l’élégance parfois coquette du vêtement, la souplesse moelleuse du travail du marbre sont l’oeuvre d’un virtuose. Si les magnifiques gisants restent encore traditionnels, avec toute la qualité et la sensibilité que Colombe sait insuffler à ces effigies, d’autres parties du monument sont plus animées : les figurines de pleurants sur le soubassement, les statuettes d’apôtres et de saints dans les niches. On attribue à des collaborateurs les parties ornementales, ces niches à coquilles et ces pilastres à candélabres qui montrent une conversion aux modes décoratives à l’antique.

Des oeuvres perdues jalonnent encore ces dernières années : un Christ en croix entouré de la Vierge, de saint Jean et de la Madeleine en marbre, pour l’église des Carmes de Nantes, et un Sépulcre pour l’église Saint-Sauveur de La Rochelle.

En 1508, le cardinal Georges d’Amboise, ministre et mentor de Louis XII, a recours à Colombe pour l’oeuvre majeure de la belle chapelle qu’il fait décorer au goût du jour dans la résidence des archevêques de Rouen, à Gaillon. Foyer de la Première Renaissance, le château offrait par les peintures, les sculptures et les détails architecturaux un fort parfum d’Italie moderne. En mai 1508, le sculpteur d’origine italienne, Jérôme Pacherot conduit à l’atelier de Colombe un bloc de marbre pour y tailler le relief du retable majeur de la chapelle. Colombe y figure saint Georges, le patron du cardinal d’Amboise, combattant le dragon pour délivrer la petite princesse de Trébizonde. Premier grand relief unifié de la sculpture française, la composition tranche délibérément avec les scènes multiples des retables habituels. Le jeune cavalier, de profil, tendu sur son cheval cabré, est tout en force et finesse, élégance et rondeur. Si le dragon reste un peu pataud, l’arbre rabougri et la perspective empirique, la composition est d’une grande force sculpturale, surtout dans la figure du cavalier dont le volume est transcrit en haut relief.

On ne sait quand le retable fut placé à Gaillon, pas plus qu’on ne suit vraiment l’activité de Colombe au crépuscule de sa vie. Sollicité par son ami, le peintre Perréal, il donne encore des modèles pour les tombeaux que Marguerite d’Autriche projette d’ériger dans la grande église de Brou qu’elle élève en mémoire de son mari, Philibert de Savoie. Mais le projet avorte et aucun document ne vient citer le nom de Colombe après octobre 1512.

 

Geneviève Bresc-Bautier
conservateur général au Musée du Louvre, chargée du département des sculptures

 

1. Aujourd’hui au musée du Louvre.
2. Ces statues ont disparu. Le château de Baugy est dans l’actuel département du Cher.
3. Supremus sculptor regni Francie.
4. Cf. brochure Célébrations nationales 2002
5. Aujourd’hui à la cathédrale de Nantes.