Pierre Paul Prud'hon

Cluny, 4 avril 1758 - Paris, 16 février 1823

«Celui-là […] enfourchera les deux siècles avec des bottes de sept lieues ! » (1 ) : évidemment apocryphe, la prédiction mise dans la bouche du vieux Greuze par l’historiographie romantique a au moins valeur de constat. Né 33 ans après Greuze et comme lui dans le sud de la Bourgogne, Prud’hon est écartelé entre XVIIIe et XIXe siècles. Les Goncourt, qui commencent leur Art du XVIIIe siècle avec Watteau, l’achèvent sur son nom. Pour les nostalgiques des fêtes galantes, de Boucher et de Fragonard, c’est un rêveur égaré dans le monde des Brutus et des Sabines, qui prolonge sous l’Empire les grâces du XVIIIe siècle ; à l’inverse, peintres romantiques et réalistes ont reconnu en lui un précurseur, et lui ont accordé la gloire que son temps lui avait tardivement concédée, et chichement.

Son temps, c’est celui de Jacques-Louis David, de dix ans son aîné : seul parmi les grands peintres de l’époque, Prud’hon n’est pas de ses élèves. De là un relatif isolement, où la postérité verra un ostracisme. Car vingt ans après sa disparition, l’étoile de Prud’hon, tenu pour une victime de l’école davidienne, sera d’autant plus brillante qu’aura pâli celle de ses contemporains. À partir de 1840 et pour près d’un siècle, Prud’hon est au sommet de sa gloire : Frédéric Villot, les Goncourt, Jean Guiffrey cataloguent ses oeuvres que se disputent les grands collectionneurs, les trois Marcille, le duc d’Aumale, lord Hertford, Léon Bonnat, Étienne Moreau-Nélaton, Grenville L. Winthrop, et les musées.

Puis vint l’oubli – chez les historiens du moins – car les amateurs furent fidèles. À trop avoir été isolé de ses contemporains, Prud’hon, sorti de l’histoire, était devenu insaisissable. Delacroix proclamait « le véritable génie de Prud’hon, son domaine, son empire, c’est l’allégorie » : mais qui se soucie de ce genre que Winckelmann plaçait au-dessus de la peinture d’histoire ? Une biographie réduite à la légende dorée (ou au roman noir, avec le suicide de Constance Mayer), un oeuvre encombré au fil des ventes d’indignes scories, dues au succès même de l’artiste, une thématique dont la pertinence échappe, ont longtemps détourné de lui les chercheurs.

Pourtant, un regard neuf sur les oeuvres authentiques et une salutaire critique des sources font apparaître un artiste pleinement en phase avec son temps, celui de David sans doute mais aussi de Canova, et même un des acteurs essentiels du mouvement néoclassique, clairement perçu par eux comme une renaissance.

Contrairement à l’idée reçue, Prud’hon, tout indépendant qu’il fut, n’est pas resté à l’écart des institutions : on sait aujourd’hui qu’il envisageait, à son retour de Rome, d’entrer à l’Académie royale de peinture, condition obligée pour exposer au Salon et prétendre aux commandes publiques. Son premier grand tableau, L’Union de l’Amour et de l’Amitié (Salon de 1793, Minneapolis Institute of Art) fut entrepris dans cette intention : la suppression de l’Académie en décida autrement.

Il connut heureusement le soutien d’esprits éclairés, l’éditeur Pierre Didot, pour qui il créa d’admirables illustrations sous la Révolution, le comte Sommariva qui lui commanda la Psyché (1808, Louvre) et le Zéphyr (1814, Dijon), l’impératrice Joséphine ou Vivant Denon, dont il fit les portraits (Louvre), le préfet Frochot, enfin, responsable de son chef-d’oeuvre, La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime (1808, Louvre).

Comme les maîtres de la Renaissance – on sait sa vénération pour Léonard – Prud’hon fut aussi un artiste universel, brossant le décor de l’hôtel de Lannoy autour de 1800 (entré au Louvre en 2005) ou dessinant le berceau du Roi de Rome en 1811.

Consacrée il y a dix ans par une grande exposition (2), la redécouverte de Prud’hon se poursuit et devrait donner lieu prochainement à une synthèse. Mais plus simplement, la rencontre avec son oeuvre est aussi pour chacun de nous une source de plaisir, une émotion rare, que Stendhal comparait à celle que procure un air de Mozart…

 

Sylvain Laveissière
conservateur général du patrimoine
département des peintures, musée du Louvre
 

 

1. Arsène Houssaye, « Prud’hon », L’Artiste, 7 janvier 1844, p. 8.

2. Prud’hon ou le Rêve du bonheur, Paris et New York en 1997-1998, catalogue par Sylvain
Laveissière, Réunion des musées nationaux.