Fondation de la ville de Québec par Samuel de Champlain

3 juillet 1608

L’habitation de Québec extrait des Voyages de Samuel de Champlain, éd. Jean Berjon
© coll. part.

Après avoir dû rapatrier, en septembre 1607, le personnel de l’habitation qu’il avait fondée deux ans plus tôt à Port-Royal en Acadie, le lieutenant général en Nouvelle-France, Pierre Dugua de Mons, se tourna vers la vallée du Saint-Laurent. Son monopole de la traite des fourrures venait d’être prolongé pour un an seulement par le roi Henri IV et il voulait rentabiliser au plus vite son entreprise coloniale. Depuis le voyage qu’il avait fait en 1600 dans l’estuaire du Saint-Laurent, il savait que les Montagnais et les Algonquins disposaient d’un grand nombre de pelleteries venant de la baie d’Hudson ou des Grands Lacs et qu’ils étaient prêts à les échanger contre des marchandises européennes. À l’instigation de Samuel de Champlain, qui avait reconnu l’endroit en 1603, Pierre Dugua de Mons décida de l’envoyer à Québec, là où le Saint-Laurent se resserre, afin d’y construire un fort destiné à attirer les Montagnais et les Algonquins pour la traite et à s’assurer le contrôle du grand fleuve.

Accompagné par de jeunes ouvriers recrutés à Paris parmi ceux qui travaillaient sur le chantier de la place des Vosges, Champlain atteignit sa destination le 3 juillet 1608. Il choisit la « pointe de Québec » occupée aujourd’hui en partie par l’église Notre-Dame-des-Victoires, dans la Basse-Ville. Le site présentait de  nombreux avantages : une falaise protégeait le lieu des vents dominants du nord-ouest ; il y avait de l’eau  douce en abondance grâce aux sources qui dévalaient du promontoire, une terre fertile, faite de l’humus qui s’était formé sur les débris schisteux provenant du Cap-aux-Diamants, et du bois de construction pouvait être fourni en quantité par les noyers qui occupaient l’endroit.

Le premier bâtiment construit fut un magasin doté d’une cave. C’était une priorité car l’habitation devait être occupée dès l’hiver suivant et utilisée pour la traite. Il fallait donc se préoccuper de la conservation des vivres et du stockage des marchandises. Trois logis furent ensuite élevés, les ouvriers utilisant un système à colombage avec hourdis de torchis ou de pièces de bois posées horizontalement et limitant les travaux de maçonnerie aux assises et aux fondations faites avec de la pierre trouvée sur place, du caillou de la plage et du schiste de la falaise. Ces constructions avaient un étage et possédaient une galerie d’observation. Elles étaient rattachées au magasin par une palissade fermant une cour rectangulaire. L’aspect militaire était renforcé par des fossés entourant l’habitation et des « pointes d’éperons » disposant de canons, à proximité du fleuve. Sur la représentation insérée par Champlain dans ses  voyages de 1613, on peut voir aussi un colombier, mais les archéologues doutent qu’il ait réellement existé. Il a peut-être été ajouté pour rendre l’habitation de Québec digne d’être le siège du pouvoir du prince de Condé choisi pour être le vice-roi de la Nouvelle-France en 1612.

Ces durs travaux furent perturbés par un complot qui visait à éliminer Champlain en l’étouffant pendant son sommeil ou en simulant une alarme la nuit et, en profitant de la confusion, pour tirer sur lui. Les cinq  comploteurs envisageaient de piller les provisions et les marchandises et de se retirer en Espagne, sur des vaisseaux basques présents à Tadoussac. Beaucoup d’ouvriers étaient au courant, mais tous se taisaient car ils étaient menacés d’être poignardés s’ils parlaient. Ce fut finalement un des comploteurs qui décida de tout révéler. Champlain fit arrêter et juger les quatre autres, mais seul le serrurier Jean Duval fut condamné et exécuté. Il fut pendu et sa tête mise au bout d’une pique qui fut plantée au point le plus haut de l’habitation.

Ayant repris en main ses hommes, Champlain put envisager de passer l’hiver avec vingt-sept d’entre eux. Il vint en aide à plusieurs groupes de Montagnais affamés, mais se révéla incapable de remédier à la dysenterie, provoquée par des anguilles mal fumées, et au scorbut sévissant parmi les Français à partir de février 1609, lorsque la neige commença à tomber en abondance. Des victimes de l’avitaminose C furent autopsiées en vain par le chirurgien Bonnerme qui finit par être lui-même emporté par le mal. Leurs corps furent probablement enterrés en haut de la côte de la Montagne, dans la partie méridionale de l’actuel parc Montmorency. Ce premier cimetière est indiqué par une croix sur la carte de Québec insérée par Champlain dans ses Voyages de 1613.

Lorsque le ravitaillement envoyé par Dugua de Mons arriva le 5 juin 1609, les Français n’étaient plus que huit, dont Champlain. Ce dernier ne voulut pas tout abandonner pour rapatrier la colonie. Il valait mieux, selon lui, manger davantage de viandes fraîches l’hiver suivant et défricher les alentours de l’habitation pour assainir l’air. En attendant, il décida d’entreprendre l’exploration du pays des Iroquois. Ceux-ci étaient les grands ennemis des Montagnais et des Algonquins. En allant les combattre avec eux, Champlain comptait renforcer les alliances franco-amérindiennes et assurer la pérennité de l’établissement de Québec.

 

Éric Thierry
professeur et historien