Fondation d'un lieu de culte : le Mont-Saint-Michel

16 octobre 708

L’installation, sur un îlot de la Manche entre Saint-Malo et Granville, du premier lieu de culte qui ait été, en France, dédié à l’archange saint Michel, est due à saint Aubert, évêque d’Avranches à l’époque mérovingienne. Cet évêque n’est malheureusement connu que pour cette action : l’absence de sources documentaires et la rareté des sources littéraires créent une situation propice à la multiplication des hypothèses quant à la personnalité d’un personnage sur lequel on est si mal informé, et certaines de ces hypothèses vont jusqu’à refuser l’existence même de l’évêque ou à remettre en cause la date admise de son intervention.

Les conditions de la fondation faite par saint Aubert sont relatées par un texte connu sous le nom de Revelatio (1) : l’Archange serait intervenu à trois reprises pendant le sommeil de l’évêque pour lui enjoindre de fonder le sanctuaire qu’il souhaitait ; d’abord hésitant ou réticent, Aubert n’aurait finalement obtempéré que sous la forte pression (« pulsatur hausterius ») de son mandant. Le nom de l’évêque d’Avranches n’apparaît ensuite que dans quelques textes dépendant manifestement du seul récit de la Revelatio. L’hypercritique de Mgr Duchesne avait rayé le nom d’Aubert de la liste des premiers évêques d’Avranches, au motif que sa participation n’était attestée à aucun des conciles mérovingiens, ce qui encourageait dès lors dans une attitude négationniste ceux qui contestent les récits jugés trop empreints de merveilleux.

Le recours au merveilleux n’est cependant pas une raison suffisante pour condamner définitivement un dossier, surtout pour le haut Moyen Âge où l’intervention du surnaturel, considéré comme faisant partie de l’ordre naturel des choses, donnait aux actes une justification suffisante. Or le dossier d’Aubert comporte d’autres éléments que la seule Revelatio.

Le premier concerne la date de l’intervention de l’évêque. La Revelatio elle-même la place sous le règne d’un roi Childebert qui « gouvernait avec vigueur un royaume couvrant tout à la fois l’occident, le nord et le midi » ; des trois rois qui ont porté le nom de Childebert, c’est Childebert III (695-711) qui est généralement retenu par l’historiographie comme répondant le mieux à cette définition. Identification confirmée par des annales du Mont-Saint- Michel compilées au tout début du XIIe siècle, qui rapportent à l’année 708 la vision de saint Aubert : « 708. Johannes papa septimus nomine. Hoc tempore revelatio hujus loci facta est sub Alberto, Abrincis episcopo ». Telles que Léopold Delisle les avaient éditées, ces annales, bien tardives par rapport à l’événement qu’elles documentent, ne paraissaient pas mériter une confiance particulière : il semblait que la note relative à la Révélation d’Aubert, isolée dans un vaste désert annalistique, avait été portée à l’année 708 comme elle aurait pu l’être à n’importe quelle autre année. Mais c’est une impression trompeuse ; il a pu être montré en effet que ces annales du Mont sont plus riches de rubriques que ne le laissait penser leur édition, et qu’elles avaient été compilées à partir d’une documentation très abondante et, pourquoi pas ?, assez sûre, par un auteur décidément bien informé (2). La date qu’elles ont affectée à la Révélation prend de ce fait une vraisemblance accrue.

Mais quel événement doit-il être rattaché à cette date : la Révélation elle-même ou la dédicace de la première église construite sur l’îlot ? Les avis divergent à ce sujet. Réhabilitée quant à sa qualité de témoignage historique valable, la Revelatio poursuit en effet son récit en relatant les péripéties qui ont accompagné les débuts de la construction de l’oratoire projeté, et l’envoi de deux émissaires au Mont-Gargan pour en rapporter des reliques de l’Archange : une pierre où il aurait laissé l’empreinte de son pied et un morceau de son voile. Le retour en Normandie des émissaires, un an après leur départ, se fait dans l’étonnement des changements intervenus entre-temps sur l’îlot : par suite d’un premier faux-sens sur le texte, on a pu croire à la disparition, pendant l’absence des deux émissaires, de la fameuse forêt de Scissy, engloutie par un raz de marée, alors que le récit se borne à évoquer les progrès de l’aménagement du site ; un deuxième faux-sens a conclu à un an exactement la durée de l’absence des deux émissaires ; et comme la fête liturgique de la dédicace était fixée au 16 octobre et comme l’année de l’intervention de l’Archange était située en 708, une tradition tenace a fixé la date de celle-ci au 16 octobre 708, et la consécration du nouveau lieu de culte au 16 octobre 709 : une chronologie si précise est évidemment illusoire.

Un deuxième élément du dossier est constitué par les restes retrouvés d’une personne qui pourrait être l’évêque lui-même. On a en effet, au début du XIe siècle, « inventé » (au sens liturgique du terme), d’une façon plus ou moins miraculeuse dont le récit fait le sujet d’un autre texte fondateur du Mont-Saint-Michel, la Translatio, le squelette d’un homme comportant notamment un crâne perforé d’un beau trou circulaire : ce squelette a dès lors été identifié comme étant celui-là même de l’évêque d’Avranches, portant la marque que la pression du doigt de l’Archange y avait faite, lors de sa troisième intervention, selon l’interprétation réaliste qu’on pouvait désormais donner au pulsatur hausterius de la Revelatio. La présence à l’abbaye du crâne et du bras de saint Aubert est ensuite bien documentée jusqu’à la Révolution ; le bras a disparu dans les destructions qui ont alors frappé les reliquaires et leur contenu, mais le crâne a pu être sauvé et il est encore conservé à Avranches. Soumis à une expertise scientifique, il a été reconnu provenir d’un sujet âgé, appartenant aux temps historiques (et non préhistoriques, comme d’aucuns l’ont prétendu), et ayant longtemps survécu à la perforation crânienne dont il avait été l’objet : quelle que soit l’explication de cette perforation (trépanation, tumeur épidermoïde ou intervention surnaturelle), elle témoigne d’une situation en soi exceptionnelle dont la présence au Mont est également exceptionnelle (3). Et si ladite expertise ne peut démontrer l’origine miraculeuse du trou, elle n’apporte en revanche aucun argument pour la nier, de sorte que l’existence d’un évêque d’Avranches visité par l’Archange et marqué dans sa chair à la suite d’une telle visite reste du domaine du possible.

Aubert avait installé douze « clercs » sur l’îlot, pour répondre à l’injonction de l’Archange d’y entretenir son culte. La documentation est totalement absente sur la façon dont ils remplirent leur mission : il n’est question de ces clercs qu’au moment de leur remplacement, sur une intervention autoritaire du duc de Normandie Richard II, en 966, par une communauté bénédictine (c’est l’objet du troisième récit fondateur du Mont-Saint-Michel, intitulé Installatio monachorum) ; les « clercs » ainsi éliminés sont à cette occasion accusés d’une inconduite scandaleuse, de façon à justifier la nécessité de leur remplacement. Il est beaucoup plus vraisemblable que la décision du duc fut alors essentiellement politique, destinée, d’une part, à marquer de façon claire et sans équivoque sa mainmise sur la dernière partie de la Normandie, et d’autre part à l’inscrire dans une volonté générale de contrôle des établissements religieux du duché. Depuis que Charles le Chauve avait concédé aux « ducs des Bretons » leur érection en « rois », l’influence bretonne s’était appesantie sur les évêchés d’Avranches et de Coutances, au point que le Mont-Saint-Michel avait paru en passe de devenir une possible nécropole desdits rois bretons, l’un s’y mariant, l’autre s’y faisant inhumer ; le coup de force de Richard II signait la fin de la période bretonne de la grande abbaye.

Les étapes de l’accession de saint Michel au rang des patrons de la France et de la transformation de son abbaye normande en véritable pèlerinage national se déclinent ensuite selon un processus historique bien connu. C’est d’abord la liberté, durement acquise à compter du XIIe siècle, de l’élection de l’abbé, garante de la qualité religieuse de sa communauté ; puis, à partir de 1204 et de la confiscation de la Normandie, la dévotion des rois de France à l’Archange qui y était honoré : plusieurs d’entre eux (saint Louis, Philippe le Bel, Louis XI) vinrent même au Mont en pèlerins ; enfin, l’attachement indéfectible que montra l’abbaye à la couronne de France lors de la conquête de la Normandie par le roi Lancastre qui, en trente-cinq ans de guerre, ne réussit jamais à mettre la main sur le Mont. 

Le fait que l’église érigée au Mont sous le vocable de l’Archange soit aujourd’hui un des monuments de province les plus visités de France n’est que l’aboutissement moderne de l’histoire de cette longue fidélité.

 

Emmanuel Poulle
ancien directeur de l’École nationale des Chartes,
membre du Haut comité des célébrations nationales

 

1. Ce texte est consultable dans l’édition d’Eugène de Beaurepaire, Les curieuses recherches du Mont-Saint-Michel par dom Thomas Le Roy (Caen, 1878 ; extr. des Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie, t. 29), t. I, p. 407-417, de même que les deux autres textes qui seront allégués ci-après : l’Introductio monachorum (p. 419-451) et la Translatio (p. 451-464).
2. E. Poulle, « À propos des annales du Mont-Saint-Michel », dans Revue de l’Avranchin et du pays de Granville, t. 80, 2003, p. 61-69.
3. Dr P. L. Thillaud, « Pathographie de saint Aubert », dans Philippe Charlier, (publ.) 1er colloque international de pathographie, Loches, avril 2005, actes (Paris, 2006 ; Collection pathographie, 1), p. 51-57. E. Poulle, « Le crâne de saint Aubert entre mythe et histoire », dans Revue de l’Avranchin, t. 76, 1999, p. 167-188.