Ambroise Paré

Le Bourg Hersent (près de Laval), vers 1510 - Paris, 20 décembre 1590

On ne connaît ni le jour, ni le mois de naissance d’Ambroise Paré, mais on s’accorde désormais sur une date, vers 1510. Issu d’une famille modeste, Paré avait de l’ambition : à vingt ans il quitta sa province natale, la Mayenne, plus précisément le Bourg Hersent, un hameau situé près de Laval, pour « monter » à Paris. Il ne revint jamais à Laval, mais c’est logiquement là que fut inaugurée en juillet 1840, ciselée par le sculpteur David, sa statue en bronze, dont le socle en granit porte l’adage fameux : « Je le pansai, et Dieu le guérit ». De fait, Ambroise Paré, chrétien fervent, ne cessa jamais de célébrer dans ses œuvres la gloire de Dieu, dont on ignore cependant s’il l’honora en catholique ou en protestant, même s’il fut, à sa mort en décembre 1590, enterré à Paris dans l’église Saint-André-des-Arts. Le sujet fait toujours débat. Paré soignait tous les hommes, sans tenir compte de leur confession.

Sur la route de la capitale, il s’arrêta quelques mois à Vitré chez l’un de ses deux frères, barbier chirurgien. Puis il posa le pied sur le pavé parisien vers 1532 dans l’intention de se former à l’Hôtel-Dieu. C’était le plus vaste établissement hospitalier du royaume. Ce séjour dura trois ans, il lui parut si profitable qu’il s’en glorifie à plusieurs reprises dans ses œuvres. Là, il acquit toutes les bases de son savoir : il se familiarisa avec l’anatomie grâce aux autopsies qu’on y pratiquait, en un temps où les dissections aux écoles de médecine, depuis peu permises par l’Église, restaient rares. À l’Hôtel-Dieu, où il fut confronté à la peste, il apprit surtout l’essentiel des techniques chirurgicales qu’il s’emploiera à perfectionner sur les champs de bataille.

Car Paré fut d’abord un chirurgien de guerre : quarante années à panser les troupes du roi de France en lutte contre les Espagnols puis contre les huguenots. Quarante années pour apprendre à traiter les blessures causées par les armes à feu portatives récemment inventées, pour substituer l’usage d’onguents suppuratifs aux terribles souffrances de la cautérisation au fer rouge ou à l’huile bouillante, pour réaliser la ligature des veines et artères lors des amputations, pour mettre au point des prothèses de la main, du bras et de la jambe dont le modèle ne changera guère jusqu’en 1914.

Durant ces quarante années, Paré passa du statut de barbier à celui de premier chirurgien du roi : remarqué pour la valeur de ses diagnostics et pour son aptitude à guérir les cas désespérés, il servit d’abord Henri II, puis François II et Charles IX qu’il accompagna dans son grand tour de France (1564-1566), Henri III enfin. Il n’existait pas d’hôpitaux de campagne à l’époque. Paré en fut un à lui seul. Jeune barbier, chirurgien barbier, et pour finir chirurgien en titre après un examen sur mesures, c’est un parcours extraordinaire pour qui ne parlait pas le latin. De cette lacune il fit une force : en 1545, il fut le premier à publier, en français, un ouvrage sur les plaies causées par les arquebuses et autres bâtons à feu. En 1575, le premier chirurgien à publier en français ses œuvres complètes, qu’il ne cessera de préciser, rectifier, enrichir, les complétant par des figures d’instruments aussi précises que le permettait l’époque : becs de canne, de grue, de lézard pour extraire les balles, trépans circulaires, bistouris, tenailles pour couper les doigts, clystères pour auto-administration de substances, etc. Ce pragmatique avait une âme d’artisan.

Mais Paré ne limita pas son art à soigner les rois et les pauvres gens, qu’il plaçait, en tant que thérapeute, sur un pied d’égalité. Gynécologue avant la lettre, il se préoccupa avec une magnifique attention des femmes enceintes, des techniques d’accouchement et des soins aux nouveaux-nés, « petites créatures de Dieu », écrit-il, qui l’émerveillaient comme l’émerveillaient toutes les beautés de la création, plantes incluses. Sexologue avant l’heure, il décrivit en des termes volontiers gaillards la meilleure façon de procéder au devoir conjugal, sous l’influence peut-être de son second mariage, à soixante-trois ans, avec une jeune fille qui en avait dix-huit et qui lui donna six enfants.

C’est au moment de ce deuxième mariage, en 1573, qu’il cessa de parcourir les champs de bataille et, se fixant à Paris, consacra son énergie à la publication de ses œuvres complètes. Il travaille alors pour la postérité, mais pas seulement. Sa caractéristique la plus remarquable, et pourtant la moins connue, réside dans sa passion pour la transmission des savoirs : il usa de son influence auprès de Catherine de Médicis, des souverains et des grands seigneurs, pour rehausser le statut de l’art chirurgical, et donc la qualité de son enseignement. Art manuel, la chirurgie était méprisée par la faculté de Médecine. Il voulut qu’elle bénéficiât, elle aussi, d’une académie avec ses professeurs, son cursus et ses thèses. Le règne des charlatans, guérisseurs, imposteurs de toute farine, lui était odieux. De même, il lutta contre le recours aux remèdes magiques comme la poudre de licorne ou le jus de momie, vendus par les médecins et les apothicaires au double de l’or. La tentative de Paré pour hisser la chirurgie à la hauteur de la médecine resta vaine tant l’opposition était forte. Néanmoins, elle met en relief ce qui caractérise le mieux l’aspect foncièrement humaniste de sa démarche : le souci inlassable de former les jeunes chirurgiens selon une méthode rationnelle fondée sur l’expérience et sur l’observation, à rebours du principe d’autorité et de la tradition dont se réclamaient ses détracteurs. Il prônait le respect des Anciens, en particulier d’Hippocrate et de Galien, dont il adopta le système physiologique bâti sur la théorie des humeurs, où le sang produit par le foie occupait la fonction centrale. Mais en parallèle il s’évertua à trouver de nouveaux remèdes pour soigner les blessures et maladies nouvelles, dont la syphilis. Contre celle-ci, comme contre la peste, il utilisa le vif-argent et même l’antimoine, remède chimique fort contesté, empiétant sur le domaine de compétence des médecins en prenant le risque de voir ses œuvres jetées au bûcher. 

Aujourd’hui la mode, toute à son goût du spectaculaire, se plaît à faire d’Ambroise Paré un spécialiste des monstres. Créatures mi-hommes mi-porcs, enfants sans tête, fillettes plus velues qu’un ours, il consacre en effet un chapitre aux horreurs étranges dont on lui a parlé ou qu’il a connues par les livres. Paré croyait en ces calembredaines, mais il n’était pas le seul, ni le seul à en écrire. Dans une culture orale, l’imagination se taille une place de choix. L’originalité de Paré ne tient pas à son intérêt pour les monstres, et sa grandeur encore moins. Elle s’épanouit dans son esprit d’entreprise, dans son inventivité, dans sa compassion envers ses patients, rois, notables et simples soldats, et plus que tout dans sa volonté de transmettre un savoir exigeant par amour du bien public, trait de cet humanisme du XVIe siècle dont, aux côtés d’Érasme, de Rabelais ou de Montaigne, il nous offre un exemple admirable.

 

Jean-Michel Delacomptée
écrivain
maître de conférences en littérature française à Paris VIII