André Chamson, directeur général des archives de France

Paris, 1er octobre 1959

« Avant d’être ce que je suis, j’ai joué dans les ruines d’un Empire et la poudre de ses marbres a coulé dans mes doigts d’enfant. Elle m’a peut-être enseigné à prendre les mesures des siècles. » (1)

Dès sa naissance nîmoise, André Chamson est en marche vers son destin de serviteur de notre Histoire.

Première victoire : son entrée à l’École des chartes. Là, il découvre une jeune fille venue comme lui des Cévennes, Lucie Mazauric. Ils auraient dû se rencontrer dès l’enfance mais non, les dieux ont décidé de les unir sur les bancs de l’École des chartes ! Les dieux les marient, me font naître à mon tour dans la poudre des marbres et des siècles et s’amusent à faire nommer le descendant des camisards… chez le Roy !

Voilà André Chamson conservateur-adjoint au château de Versailles.

En plein Front populaire, nous nous installons dans les appartements de monsieur de Colbert. Dans le silence de la nuit, mon père parcourt le château endormi ; parfois il m’emmène avec lui et je regarde avec révérence l’énorme trousseau de clefs que tient le gardien-chef. Des clefs qui ouvrent la porte du Temps.

Dans un autre palais, ma mère veille sur la bibliothèque et les archives du Louvre. Chaque jour, je lis sur le fronton de pierre : « À toutes les gloires de la France » et je salue Louis XIV qui fit tant de mal à mes ancêtres galériens pour la foi.

J’apprends à vénérer le Passé. Mais le Présent est là ! Depuis novembre 1935 paraît « Vendredi », journal fondé par André Chamson, Andrée Viollis et Jean Guéhenno. « Vendredi » s’engage dans la lutte contre la montée du fascisme, soutient les républicains espagnols, s’interroge sur les lendemains qui chantent après le « retour d’URSS » d’André Gide… André Gide ! Les écrivains ! Tous les dimanches, ils déferlent chez monsieur de Colbert : Malraux, Nizan, Prévost, Saint-Exupéry, Guilloux, Jules Romains, Henri Petit, Wurmser…

Mon père est écrivain et il y en a tant autour de lui que j’en viens à penser qu’on devient écrivain en devenant une grande personne.

Hélas, la guerre éclate. L’écrivain part pour le front.

Ma mère, elle aussi, est mobilisée. Par le Louvre qui l’envoie à Chambord, avec ses archives et ses grands livres marqués d’or.

Moi, on m’a renvoyée à Nîmes et à la poudre de ses marbres.

Au printemps va commencer « le temps du malheur ». L’admirable Jacques Jaujard a prudemment vidé le Louvre de sa substance. L’exode des chefs-d’œuvre les mènera de château en château. Après Chambord, Valençay et Cheverny, voici Loc-Dieu, le musée Ingres à Montauban, Loubéjac, Picquecos, La Treyne… Nous dormirons une nuit avec la « Joconde » en cavale puis on m’apprendra à célébrer l’Invisible devant les caisses closes de la chatte « Basthet » et du « Scribe accroupi ».

« J’écris pour le jour de la liberté ! J’écris pour conjurer les maléfices de la défaite. » (2) André Chamson écrit. Sans relâche. Mais il ne publiera rien tant que règnera la censure de l’Occupant.

Vie mystérieuse du Maquis, proche des bois protecteurs qui nous entourent, filière secrète : « Je viens de la part de monsieur des Bressous », mot de passe de mon père qui conduira tant de Juifs et de Résistants jusqu’à la ferme cévenole et le salut.

Enfin viendront l’aventure de la brigade Alsace-Lorraine et les retrouvailles avec André Malraux. Dès la jeunesse la littérature les a unis, la reconquête va les réunir.

– Mieux encore ! – s’exclame Malraux une nuit où, après le fracas des combats, il partage un lit d’infortune avec mon père –, mieux encore ! On n’avait encore jamais été mariés ensemble, maintenant c’est fait !

Ce mariage guerrier les conduira jusqu’à Berchtesgaden, destination symbolique, et si la paix retrouvée les éloigne l’un de l’autre, elle ne les sépare pas.

André Chamson quitte Versailles pour prendre en main le musée du Petit Palais. Il y organise de somptueuses expositions avec l’Europe retrouvée, le musée de Vienne, la Pinacothèque de Munich et aussi « La Vierge dans l’art français ». Devenu président international du Pen Club, il va parcourir le monde.

Et écrire. Puisque le jour de la liberté est venu.

En 1956, il entre à l’Académie française où il succède au baron Seillière et c’est en 1959 que Malraux le propose au général de Gaulle pour les Archives Nationales :

Brillante idée, dit le général, mais ne faut-il pas un chartiste ?

Il l’est, répond Malraux.

Voici André Chamson au seuil de « l’auguste parvis », ainsi que Michelet nommait la maison où dorment les secrets d’une famille qui s’appelle la France.

Le jour de sa prise de fonction André Chamson s’arrêta devant l’acte de révocation de l’Édit de Nantes et dit à ceux qui l’accompagnaient : « Eh bien, messieurs, je l’ai échappé belle ! »

 

Frédérique Hébrard
Ecrivain

(1) « Le chiffre de nos jours », Omnibus.
(2) « Écrit en 40 », Omnibus.