Ignace-François Bonhommé

Paris, 15 mars 1809 - 1er octobre 1893

Il est extrêmement rare que vienne à se déplacer l’objet même de l’art – au moins jusqu’au vingtième siècle. Pourtant, dans la première génération du dix-neuvième, on rencontre certaines inquiétudes et certaines réussites. Ainsi chez un François Biard qui, passionné par le Brésil inconnu, livre avec son Magdalena Bay de 1841 (musée du Louvre) une étrange vision d’aurore boréale qui semble vouloir déconstruire toute la tradition du paysage. C’est ce qui arriva, de façon plus consciente et plus complexe, avec François Bonhommé.

Ce peintre avait reçu une formation très classique à l’École des Beaux-Arts. Il se fût sans doute peu distingué de son temps s’il n’avait été très tôt conquis par les idées saint-simoniennes. Du coup, et très vite, ce n’est plus la peinture en tant que telle qui le passionne : c’est l’homme, le travail de l’homme, et tout particulièrement « la haute industrie des métaux ». Il se détournera assez vite de l’action politique proprement dite et se donnera pour but de montrer les faits, gestes et attitudes qu’ont les hommes « dans les combats du fond et du jour, à ciel ouvert et au sein de la terre ». C’est à la fois un romantisme et sa négation. Ce qu’il veut décrire, c’est « le mouvement des forces et les effets de main-d’œuvre qu’ils dirigent contre la matière métallique pour l’extraire, la récolter, la vaincre et la livrer au monde… ».

L’aspect « positiviste » de sa recherche le pousse à multiplier les dessins qui font revivre tout le peuple des mines, des patrons aux enfants, avec une exactitude rigoureuse, mais le plus souvent dénuée de toute émotion. Très différents sont les paysages qui évoquent des forges comme celles d’Abainville dans la Meuse, avec leurs activités diverses et leurs personnages multiples ou, plus tard, celles du Creusot en pleine activité.

La tâche que se donne Bonhommé est aussi complexe que neuve. Il lui faut montrer les paysages bouleversés par les chantiers ouverts. Il lui faut décrire le travail en plein air, mais aussi les grandes constructions métalliques sombres et complexes comme des ruines, mais parfois illuminées par la coulée éblouissante de la fonte. De là quelques tableaux dont l’apparent désordre peut tout compte fait rivaliser parfois avec le lyrisme d’un Delacroix.

Mais force est de reconnaître qu’il n’est pas fréquent de rencontrer ces œuvres majeures. Resté plus ou moins méconnu, Bonhommé a vu disparaître beaucoup de ses entreprises. Ainsi, il avait reçu en 1854 la commande d’un grand décor pour l’école impériale des Mines : deux ensembles de trois panneaux peints à l’huile et illustrant les progrès de l’industrie moderne. Or cette Histoire pittoresque de la métallurgie qui préludait aux grandes démonstrations des expositions internationales fut détruite dès 1905 sur l’ordre du directeur de l’école des Mines comme n’ayant plus à cette date de valeur pédagogique…

L’exposition de 1937 semble avoir ignoré Bonhommé. Mais le peintre, toujours soucieux d’exalter les héros de l’industrie, avait peint en 1840 pour des amis une sorte de polyptique qui, à la suite d’héritages, fut donné à l’une des églises de Fourchambault, où il passait pour une œuvre religieuse. Ce qui le sauva. Le tableau, nettoyé, exposé à Paris, fut classé « monument historique » le 14 novembre 1974. Sa construction, très complexe, mais franchement calquée sur les œuvres religieuses, est sans doute l’une des meilleures expressions qui nous demeure de ce peintre méconnu.

 

Jacques Thuillier
professeur au Collège de France
membre du Haut comité des célébrations nationales