Conception du piano-forte par Bartolomeo Cristofori

v.1709

Miroir de la sensibilité romantique, objet de toutes les expérimentations au XXe siècle, le piano, initialement nommé piano-forte pour son aptitude à moduler l’intensité sonore, est né à Florence voici trois cents ans. Son inventeur, Bartolomeo Cristofori (1655-1731), originaire de Padoue et recruté par le prince Ferdinand III de Médicis en 1688, aurait pu n’être qu’un habile facteur de clavecins, épinettes et clavicordes parmi tant d’autres. Mais, outre un savoir-faire reconnu, il possédait une ingéniosité et une inventivité rares dont témoigne notamment l’épinette ovale de 1690 conservée à la Galleria del Accademia de Florence.

Or l’idée d’un instrument à clavier capable de nuances dynamiques et, partant, d’expressivité, était dans l’air du temps. Rappelons le succès rencontré par l’Allemand Hebenstreit et son célèbre Pantaleon, sorte de tympanon amélioré, ou le foisonnement d’inventions comme ce clavecin à maillets présenté à l’Académie royale des sciences en 1716.

De son côté, Cristofori imagina un système de cordes frappées par des petits marteaux recouverts de peau, mus par un pilote relié directement à la touche, et sensibles en cela à la force et à la vitesse de l’enfoncement. De plus, il mit au point un système complexe et efficace, appelé échappement, permettant au marteau de retomber après avoir frappé la corde pour la laisser vibrer, au lieu de rester en contact avec celle-ci comme la tangente du clavicorde. Enfin, il disposa un rang d’étouffoirs libérant la corde à l’enfoncement de la touche et retombant au relâchement de cette dernière, garantissant ainsi le contrôle tactile de la résonance. Le piano-forte était né.

Quand fut construit le premier instrument possédant ce mécanisme ? Il est difficile de le dire avec certitude. Un arpicembalo di nuovo inventione comportant de « petits marteaux faisant le doux et le fort », mentionné dans l’inventaire des instruments de la cour des Médicis en 1700, pourrait avoir été un prototype relativement abouti. Malheureusement cet instrument n’a pas été conservé.

En revanche, la visite en 1709 de l’écrivain Scipione Maffei allait faire date. Enthousiasmé, il fit paraître deux ans plus tard dans le Giornale de’ Letterati d’Italia un article intitulé « Nuova invenzione d’un gravecembalo col piano, e forte » et révéla l’existence de trois instruments déjà réalisés. Publié dans une traduction allemande par Johann Mattheson en 1725, ce texte peut être considéré comme l’acte de baptême du nouvel instrument. Il réaffirme en effet le credo esthétique du temps, à savoir que le plaisir des auditeurs est fonction non seulement du contraste entre le doux et le fort, mais surtout des infinies gradations entre l’un et l’autre.

Il reste à ce jour trois piano-forte Cristofori, datés de 1720, 1722 et 1726, conservés respectivement à New York (Metropolitan Museum), à Rome (Museo Nazionale degli Strumenti Musicali) et à l’université de Leipzig (Musikinstrumenten-Museum).

 

Jean-Paul Despax
chercheur
Centre de musique baroque de Versailles