Louis Braille

Coupvray, 4 janvier 1809 - Paris, 6 janvier 1852

Dans le village de Coupvray, non loin de Meaux, pendant les étés qui accompagnèrent l’avènement et le règne du roi Charles X, il était fréquent pour les habitants de rencontrer, assis à l’écart sous un arbre, aux abords de la maison de ses parents, un adolescent dont l’ouvrage habituel consistait dans le percement de petits trous, à l’aide d’un poinçon, dans d’épaisses feuilles de papier ce qui, on l’imagine, ne laissait de les intriguer. Ces « picotages » comme ils le disaient, ils en faisaient le passe-temps des vacances du fils du ménage de Simon Braille, bourrelier du village, dont aucun n’ignorait qu’il était totalement aveugle. Chacun connaissait l’atroce histoire de ce jeune garçon qui, à l’âge de trois ans, saisissant un outil de son père s’en était crevé l’œil, et maudissait le sort qui, par le biais d’une terrible infection, avait atteint l’autre œil, le sain, et fait de lui cet aveugle dont ils prenaient pitié. Ils ignoraient alors que ce jeune Louis Braille immortaliserait leur village, ferait de sa maison un musée visité par toutes les associations d’aveugles du monde, que ces mains qui « picotaient » leur seraient pieusement conservées en sa tombe originelle alors que son corps, en 1952, serait déposé au Panthéon.

Louis Braille a tout simplement offert aux aveugles du monde entier la possibilité d’atteindre la compétence de lecture des voyants et « son génie a[vait] été de transposer l’écriture analogique – alphabétique ou idéographique – conçue pour les yeux, en une écriture formant image pour les doigts » (Bruno Liesen).

L’aveugle avait été depuis toujours exclu du monde des voyants. Au mieux, dans un milieu favorable, il « écoutait mais ne lisait pas ». Ailleurs il était inculte, évité sinon maltraité. Est-il utile de rappeler que la vocation de Valentin Haüy, le bienfaiteur des aveugles, le créateur de leurs futures écoles (1785), naquit de l’observation qu’il en fit en une certaine foire Sainte-Ovide, à Paris, en 1771 ? Au spectacle de dix aveugles des Quinze-vingts qui n’avaient d’autre ressource que de mendier sur la voie publique, il se révolte de ce qu’on les affuble de tenues grotesques et qu’on les force à se déshonorer pour survivre.
« Il y a bientôt trente ans, dit-il, qu’un outrage fait publiquement à l’humanité, en la personne des aveugles des Quinze-vingts, et répété tous les jours pendant deux mois, excite la risée de ces hommes qui sans doute n’éprouvèrent jamais les douces émotions de la sensibilité ». Avant lui Denis Diderot fut sans doute le seul à publiquement attirer l’attention sur ces maudits dépourvus de vue avec sa « Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient », mais c’est Valentin Haüy qui allait accueillir en son école de la rue Saint-Victor le jeune Louis Braille.

C’est en 1819 que les parents Braille, aidés par le curé de Coupvray, parviennent à inscrire leur fils à l’École royale des jeunes aveugles. Il a neuf ans et se signale dès son entrée par une vive intelligence, sa douceur, ses dons en mathématiques, en musique et son intérêt pour l’écriture. Il apprend à lire alors avec des lettres en relief auxquelles Valentin Haüy reste attaché, lettres reconnues par le toucher mais dont la reconnaissance impose une lenteur incompatible avec les exigences de l’esprit. À la même époque, on parle beaucoup du système d’écriture d’un certain Charles Barbier de la Serre (1767-1841). Capitaine d’artillerie, il a créé un mode d’« écriture nocturne » reconnaissable par un système de douze points disposés sur deux colonnes et correspondant au gré de leurs multiples combinaisons au son des voyelles ou des consonnes. L’Académie des sciences en souligne l’intérêt : « L’écriture ordinaire, dit-elle, est l’art de parler aux yeux, celle qu’a trouvée M. Barbier est l’art de parler au toucher ». Barbier avait repris ce que l’on peut appeler l’écriture punctiforme. Elle existait déjà. Diderot rapportait que Mélanie Salignac, la nièce de Sophie Volland, écrivait ainsi en perforant des feuilles de papier et en se relisant avec le doigt. Procédé que retrouve et cultive le jeune Louis Braille, à l’école et chez lui, en étudiant toutes les possibilités de « son picotage ».

Il reprenait l’idée mais il allait lui donner un tout autre sens. Tout son génie fut de rompre avec la tradition, d’abandonner l’alphabet analogique et d’en créer un de toute pièce. Pour lui le point ne représente plus la partie d’un trait simulant le dessin d’un caractère alphabétique ordinaire. Il s’efforce de discriminer au toucher les combinaisons de six points répartis en deux colonnes et d’en sélectionner les symboles par expérience, par tâtonnements, éliminant des alignements qui seraient possibles mais illisibles à la pulpe du doigt. Disposer les « points braille » dans une matrice de taille convenable est pour lui fondamental. Il en résulte que pour l’aveugle les symboles braille prennent valeur d’image, « une image comparable au dessin des lettres alphabétiques appréhendées par les voyants, sans pour autant entretenir avec ces dernières une ressemblance formelle » (Raoul Dutry). Braille a permis ce passage de l’analogie au symbole. Le braille a dès lors constitué un code numérique universel applicable à l’intégralité des systèmes d’écriture alphabétique et à toutes les langues qui en font usage. Fait remarquable, c’est en 1825, alors qu’il n’a que 16 ans, que Louis Braille présente son projet au docteur Pignier, le successeur de Valentin Haüy. C’est en 1829 que l’Institut royal publie le premier essai braille. Il n’a alors que 20 ans et il a été nommé répétiteur l’année précédente. Sa méthode apporte à l’aveugle des avantages incomparables : la dimension des lettres braille tombe parfaitement sous la pulpe des doigts et permet de former image instantanément sans mouvement du doigt et sans comptage, d’où un gain considérable dans la vitesse de lecture. D’autant que le jeune inventeur y associait un appareil, véritable chef-d’œuvre de simplicité, permettant grâce à une tablette et un poinçon d’écrire facilement les lettres. En 1837, alors que Braille est devenu professeur, sa méthode est publiée dans sa version définitive mais paradoxalement son usage sera retardé par l’adoption prolongée, dans les écoles d’aveugles, de la vieille méthode analogique de Valentin Haüy. Peut-être aurait-elle connu une diffusion plus rapide si la santé de Louis ne s’était rapidement compromise. Dès 1835, il est atteint de tuberculose. Celle-ci l’oblige à cesser ses cours. Il ne donne plus que des leçons de musique ; il tient l’orgue de Saint-Nicolas-des-Champs et celui de Saint-Vincent, mais ce ne sera qu’un répit. Les hémoptysies se répètent de plus en plus graves. Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1851, l’une d’entre elles, plus importante, l’oblige à s’aliter. Il meurt à l’Institut, le 6 janvier 1852. Il a 43 ans. Il sera inhumé en pleine terre, le 10 janvier, dans le petit cimetière de Coupvray où il était né le 4 janvier 1809.

C’est en 1854 que la France reconnaîtra officiellement son invention. En 1870, le braille est adapté à l’arabe, au chinois, au japonais. De nos jours, il est universellement reconnu comme le mode d’accès par excellence des personnes aveugles à la culture écrite. Toutes les langues les plus courantes sont représentées par ce code de points en relief, de même que les symboles mathématiques, scientifiques et musicaux. L’écriture braille s’adapte parfaitement à tous les procédés connus : écriture manuelle, imprimerie, informatique. Des améliorations se sont inscrites sur ce code fameux : des abrégés orthographiques, des notations mathématiques, des codes de transcription en braille des textes imprimés. Des décisions ont entouré son usage, favorisant l’intégration scolaire des aveugles et des déficients visuels profonds et son adaptation à toutes les nouvelles technologies : informatique, bureautique et télécommunication (J.-M. Cierco). Une commission « Évolution du braille français » a été créée en 1987 sur l’instigation de l’Association Valentin Haüy. On voit se généraliser des éditions en ligne de quotidiens accessibles à un terminal braille, un accès aux informations des services publics, sans le recours à un tiers, en France et en Union européenne, et la mise à la disposition des aveugles des sources électroniques des éditeurs pour des versions adaptées au braille. (D. Burger).

Braille n’a pas inventé la combinaison des points mais il a découvert leur disposition, celle qui convenait le mieux à la perception tactile de l’écrit tout en permettant une lecture globale. Il a rapproché l’aveugle du voyant. C’est ce que voulurent faire les voyants mais « c’est un aveugle, nous dit Bruno Liesen, qui finalement, formé à leur école, celle de Valentin Haüy, s’avéra le plus lucide et le plus habile. À ce titre, il mérite grandement cette gloire universelle ».

 

professeur Yves Pouliquen
de l’Académie française