History pages : Gaspard-Félix Tournachon, dit Nadar Paris, 6 avril 1820 - 20 mars 1910

Portrait de Sarah Bernhardt
Photo Nadar, 1859
© AKG-images
 

Gaspard Félix Tournachon, dit Nadar, est né à Paris le 6 avril 1820 dans une famille d’imprimeurs et de libraires lyonnais. À la mort de son père, il renonce à ses études de médecine et devient journaliste, dessinateur, caricaturiste à La Revue comique et au Charivari. Il rêve, entre autres projets, de constituer le « Panthéon Nadar » par une série de caricatures pour lesquelles il commence à utiliser la photographie. Le Panthéon réunit 300 grands hommes de l’époque sur les 1 000 prévus. Il devait être publié sur quatre feuillets lithographiques.

Nadar fréquente la « bohème » parisienne, Baudelaire, Nerval, Banville. Ses amis le surnomment Tournadar car il avait l’habitude d’ajouter la terminaison « dar » à la fin de chaque mot. De ce surnom il tirera son pseudonyme Nadar.

« La photographie est à la portée du premier des imbéciles, elle s’apprend en une heure. Ce qui ne s’apprend pas, c’est le sentiment de la lumière […] et encore moins l’intelligence morale de votre sujet, […] et la ressemblance intime » dira-t-il.

Installé dès 1854 – la photographie n’a que 15 ans d’existence – au 113 de la rue Saint-Lazare à Paris dans un atelier extrêmement luxueux, puis en 1860 au 35, boulevard des Capucines, il y reçoit tout ce que Paris compte comme personnalités en vue : hommes politiques (Guizot, Proudhon), acteurs (Sarah Bernhardt), écrivains (Hugo, Baudelaire, Sand, Nerval, Gautier, Dumas), peintres (Corot, Delacroix, Millet), musiciens (Liszt, Rossini, Offenbach, Berlioz), hommes de sciences (Chevreul) et tant d’autres.

Il les photographie simplement, sans accessoire inutile, à la lumière naturelle des hautes verrières souvent réfléchies sur de grands panneaux mobiles. Les poses très classiques (comparables à celles d’Ingres) valent surtout par la grande qualité dans le choix des expressions qui révèlent parfaitement la personnalité de ses modèles et prouvent que Nadar était fin connaisseur de ses contemporains et qu’il avait su créer avec eux une grande complicité. Dans cette période, où le portrait s’industrialise dans un académisme convenu, Nadar supprime les accessoires picturaux, les décors conventionnels et refuse la retouche, au profit de « l’expression vraie et de cet instant de compréhension qui vous met en contact avec le modèle, qui vous aide à le résumer, vous guide vers ses idées et son caractère. »

Mais à partir de 1860, à cause de la forte concurrence, il accepte des compromis commerciaux, fait des portraits carte de visite (petits formats produits en série et très bon marché inventés par Disdéri), se contentant de diriger les prises de vue et de recevoir son monde. L’esthétique et la force de ses images se perdent et il cède son affaire en 1886 à son fils Paul (1856-1939) qui poursuit sans génie le travail de son père.

C’est à cette période qu’il se réconcilie avec son frère Adrien, photographe lui aussi, avec qui il s’était brouillé car Adrien voulait pouvoir utiliser également le pseudonyme de Nadar, ce que la justice lui avait refusé.

Parallèlement, il continue d’écrire, de dessiner, d’inventer. Nadar, qui avait une passion pour l’aérostation, fait breveter son idée de photographier la terre vue du ciel en 1858. À l’aide d’un ballon captif à quatre-vingts mètres du sol, il réalise ses premières vues du Petit-Bicêtre près de Paris. Il fait construire ensuite le « Géant », qui pouvait accueillir quatre-vingt-cinq personnes, mais ce fut un échec technique et commercial et Nadar y engloutit une grande partie de sa fortune.

Son ami Daumier le représenta lors d’une ascension avec cette légende : Nadar, élevant la photographie à la hauteur d’un art.

L’aventure aérienne de Nadar inspirera Jules Verne pour son roman, Cinq semaines en ballon, paru en 1862, et il donna le nom de Michel Ardan (anagramme de Nadar) à son héros.

Pendant la guerre franco-prussienne de 1870 où Paris est assiégé et ne peut pas communiquer avec le reste de la nation, Nadar, qui a créé la Compagnie des aérostiers, transporte avec ses ballons messages, passagers et surtout pigeons voyageurs qui pourront revenir sur Paris avec des microfilms réalisés à l’aide du système de Dagron. C’est dans un de ces ballons que Léon Gambetta quitte Paris en octobre 1870 pour aller à Tours organiser la résistance.

Cette passion du plus lourd que l’air tiendra Nadar jusqu’à la fin de sa vie puisqu’il se lie d’amitié avec Clément Ader et l’aide dans ses recherches. L’aréoplane qui lui sert à effectuer en 1890 son premier vol motorisé sera exposé chez Nadar.

Louis Blériot traverse la Manche en 1909, un an avant la mort de Nadar. Nadar était bien un visionnaire.

Ami de beaucoup d’artistes de son temps, en avril 1874, il prête ou il loue son studio de la rue Saint-Lazare pour la première exposition des peintres impressionnistes, mais il n’a pas organisé cette manifestation.

En 1861, la lumière électrique dont l’énergie est fournie par les piles de Bunsen permet à Nadar de réaliser des portraits ; il utilisera également cette source de lumière dans une grande série sur les catacombes et les égouts de Paris. Les poses étaient si longues – jusqu’à 18 minutes – qu’il fut obligé de disposer des mannequins pour figurer la présence humaine.

En 1886 il réalise, accompagné de son fils Paul, ce qui peut être considéré comme le premier reportage photographique, un entretien avec le grand savant Chevreul âgé de 100 ans. Les images sont publiées dans le Journal Illustré.

Ruiné et malade, il se retire en 1887 jusqu’en 1894, date à laquelle il tente une nouvelle aventure en installant un atelier à Marseille sur la Canebière. Le doyen des photographes français devient l’ami de Frédéric Mistral et acquiert une grande notoriété dans la région.

Pour l’Exposition universelle de 1900, Paul organise une rétrospective de l’œuvre de son père qui est un triomphe.

Il revient à Paris en 1904 et se consacre à la rédaction de ses Mémoires. L’écriture l’a occupé tout au long de sa vie et il a publié plus d’une dizaine d’ouvrages : romans, souvenirs, chroniques dont le plus célèbre est Quand j’étais photographe paru en 1900. Il meurt à Paris le 20 mars 1910.

Sa renommée, son succès, sa place dans le monde ont éclipsé beaucoup de ses contemporains dont l’œuvre est tout aussi forte mais qui n’ont pas su se valoriser comme lui. Parmi eux, il faut rappeler les noms de Pierre Petit, Antony Samuel, Meyer et Pierson, Adam Salomon et surtout celui d’Étienne Carjat, journaliste et caricaturiste lui aussi, dont les portraits sont au moins aussi puissants que ceux de Nadar. On a surtout retenu de lui le magistral portrait de Baudelaire et celui, devenu un classique, de Gioacchino Rossini.

Ces visages que l’on peut retrouver en feuilletant les reproductions de la Galerie contemporaine des illustrations françaises font revivre la vie bouillonnante de cette deuxième moitié du XIXe siècle. Un critique anglais n’a pas hésité à les comparer aux portraits de Hans Holbein le jeune et de Charles Van Dyck et Jean-Paul Sartre écrit dans la revue Visages : « Ces têtes que Nadar a photographiées aux environs de 1860, il y a beau temps qu’elles sont mortes. Mais leur regard reste, et le monde du Second Empire, éternellement présent au bout de leur regard. »

 

Pierre-Jean Amar
photographe créateur et historien de la photographie

 

1. Cf. recueil Célébrations nationales 2009

Source: Commemorations Collection 2010

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