Patrice de La Tour du Pin

Paris, 16 mars 1911 - Paris, 28 octobre 1975

Anne et Patrice de La Tour du Pin au Bignon-Mirabeau dans les années 40
Coll. part.
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De Patrice de La Tour du Pin, il ne reste souvent dans les mémoires que ce distique emblématique : « Tous les pays qui n’ont plus de légende / Seront condamnés à mourir de froid… » qui ouvre La Quête de Joie (1933). Avec « Enfants de septembre », un poème publié à la NRF en 1932, ces vers ont durablement marqué le paysage littéraire et l’imaginaire français d’avant-guerre. Toute l’œuvre de celui qui vécut volontairement « reclus en poésie » s’est déployée à partir de cette intuition de jeunesse : raconter la légende, ce qu’il y a justement à dire pour révéler à ce monde en souffrance sa charge d’humanité, et faire naître la louange.

Dès l’adolescence, La Tour du Pin, qui a reçu toutes les grâces à la naissance, sait qu’il sera poète car il n’a pas de désir plus ardent que de « voir l’accouplement des pluviers dans la neige », de chasser la sauvagine et d’explorer avec ses mots les paysages intérieurs qu’il découvre en lui, à l’image des bois et des marais où il s’aventure. Il aime la vitalité d’une nature mystérieuse dans laquelle il est immergé. À travers l’immensité et la profusion du réel, c’est la Joie qu’il cherche, Joie que seul peut procurer le Christ, objet tout proche et inatteignable de son plus vrai désir. Le poème donne un corps verbal à la beauté secrète du monde habité par la puissance créatrice de Dieu. Il engendre des personnages qui permettent au poète d’advenir comme sujet de sa parole. Les choses physiques et les réalités spirituelles pour lesquelles La Tour du Pin éprouve tant d’attrait (sensualité et mysticisme sont chez lui intimement liés) trouvent leur point de convergence et d’harmonie dans la liturgie, « le plus beau poème qui soit ». S’élevant de la solitude, le poème se fait psaume puis hymne et « concert eucharistique », en communion avec tout ce qui vit et respire. L’« enfant sauvage » de la Quête de Joie prend la position du guetteur : « Commis au pressoir de la voix », il veut « dire le lever du matin / Et qu’il se lève. »

Passionnément à l’écoute d’une génération séduite par l’athéisme et les maîtres du soupçon, La Tour du Pin lance sans se lasser des appels à ses contemporains qu’il cherche à rejoindre dans ce qu’il a de commun avec eux, le secret de la mort et de la vie à demeure en chacun. Pour cela, il renonce à une poésie qu’il juge trop narcissique et s’engage dans une traversée du désert. Son œuvre, monumentale, n’a d’autre ambition que d’établir des ponts de langage entre les différentes régions du mystère de l’homme, et entre les hommes eux-mêmes.

Après le concile Vatican II, en 1964, abandonnant sa solitude, il quitte le Gâtinais pour Paris où il participe avec modestie et enthousiasme à la traduction et à la création de textes qui renouvellent la prière de ’Église catholique. Il est emporté par un cancer, à 64 ans, en plein travail, ayant presque achevé la refonte des trois « Jeux » de cette Somme de Poésie à laquelle il s’était consacré. Ses hymnes sont chantées quotidiennement depuis 40 ans par les catholiques francophones du monde entier.

 

Isabelle Renaud-Chamska
présidente de la Société des Amis de Patrice de La Tour du Pin