Jean Cayrol

Bordeaux, 6 juin 1911 - Bordeaux, 10 février 2005

1918. Jean Cayrol a sept ans. Avec une bande de garnements qui […] vagabondaient comme de petits otages sur le bord d’une mer déchaînée (1), il écume les sables de Lacanau en quête des épaves de la guerre. C’est sur ces plages tièdes, qu’il rencontre son premier mort : un officier échoué au milieu de ses instruments de navigation.

Des cadavres, Cayrol en verra plus tard des milliers dans les camps nazis. Mais le noyé de Lacanau, il ne l’oubliera jamais. Il le contemple, bouleversé non pas tant par la réalité de la mort que par le miracle de ce corps resurgi des profondeurs.

Cette mort engendre une naissance : une constante de l’univers cayrolien sera celle de la remontée, du retour en surface (2).

C’est dans sa famille bordelaise qu’il donne son premier coup de pied au fond de la piscine : malgré le désaveu de parents qui considèrent la lecture « comme un luxe d’oisif ou de malade », Jean, à tout juste seize ans, fonde sa première revue littéraire, Abeilles et Pensées, que soutient Mauriac, et que suivront bientôt les Cahiers du fleuve ; il publiera notamment Max Jacob.

Après un doctorat en droit glorieusement loupé, Cayrol se voue à l’écriture. Les titres de ses premiers recueils de poèmes, Le Hollandais volant puis Les Phénomènes célestes, témoignent de son obsession de l’élévation, de l’arrachement à la gangue terreuse.

On est alors en 1939. Cayrol est mobilisé dans la Marine. En 40, lorsque survient la défaite, il est un résistant de la première heure et rejoint le réseau Notre-Dame du colonel Rémy.

Dénoncé, il est emprisonné à Fresnes, puis envoyé au camp de Mauthausen-Gusen. Petit, malingre, Cayrol aurait dû y mourir. Mais il a la philosophie de la « remontée » chevillée à l’âme ; quant à son corps, il s’en remet au dévouement du Père Jacques, un carme français déporté pour avoir caché les enfants juifs du collège d’Avon (3), qui lui donne la moitié de sa ration ; il s’adonne aux lichens et aux champignons qu’il ronge à même le tronc des arbres, à l’eau rouillée qu’il absorbe en collant sa bouche aux tubulures des locomotives, à l’écriture.

Il retrouve la France en 1945 : « Je possède un corps assez tuméfié, et parler me donne parfois la nausée ; et puis, les souvenirs sont intransmissibles… ». Il chuchote, le regard hanté. Pourtant, Cayrol n’érige pas de tribunal : à Mauthausen, il a rencontré l’Homme dans ses pires abjections, mais aussi dans ses plus vertigineux éblouissements. Alors il préfère ne pas décrire l’univers concentrationnaire, mais le métaphoriser jusqu’à le rendre effroyablement quotidien, familier : « Même un paysage tranquille, même une prairie avec des vols de corbeaux, des moissons et des feux d’herbe, même une route où passent des voitures […], peuvent conduire tout simplement à un camp de concentration... » (4)

Pour Cayrol, la guerre a été une expérience tellement traumatique, que plus rien ne saurait être comme avant. Et surtout pas la littérature, qu’il revendique comme désormais « lazaréenne », c’est-à-dire ayant acquis, tel Lazare échappé du tombeau, une clairvoyance au scalpel, suraiguë, déchirante, qui s’oppose à l’inconscience et à la léthargie générales. Loin d’être une plainte, la littérature lazaréenne est une défense obstinée, surnaturelle, de l’homme contre le concentrationnat : « L’âme humaine est invulnérable à travers mille souffrances, mille agonies, elle retrouve -toujours son élément naturel – la vie – en dépit des mains énormes d’une Histoire géante et inhumaine. »

Considéré comme un romancier élitiste, alors qu’il n’y a rien qui soit davantage du domaine du conte populaire que – par exemple – ses romans de la série des « Histoires », Jean Cayrol est aussi un cinéaste -singulier, audacieux : auteur du bouleversant commentaire de Nuit et Brouillard d’Alain Resnais, il a écrit le scénario de Muriel du même Resnais, et réalisé en collaboration avec Claude Durand des courts-métrages avant-gardistes, ainsi qu’un long-métrage qui renvoie à sa propre histoire, celle de sa dénonciation : Le Coup de Grâce. Pour des raisons obscures, le film connut d’étranges difficultés de distribution, et fut un échec public.

Figure marquante des Éditions du Seuil, Cayrol fut un découvreur inlassable de talents : il révéla ainsi Philippe Sollers, Roland Barthes, Éric Orsenna, Kateb Yacine, etc., qui revendiqueront par fierté, gratitude et tendresse, le titre d’« enfants de Cayrol ».

Prix Renaudot 1947 pour son roman (forcément lazaréen !) Je vivrai l’amour des autres, Grand Prix National des Lettres en 1989, membre de l’académie Goncourt de 1973 à 1995, Jean Cayrol est mort le 10 février 2005. Ou plutôt, il a rejoint cette marge du monde où, comme il aimait à le dire, « je vais où je m’ignore… »

 

Didier Decoin
de l’académie Goncourt

 

1. Les Enfants pillards, Paris, 1978.
2. Jean Cayrol par Daniel Oster, Coll. Poètes d’Aujourd’hui, Seghers 1973.
3. Son histoire est retracée dans le film bouleversant de Louis Malle Adieu les enfants !
4. Nuit et brouillard, commentaire du film d’Alain Resnais.