History pages : André Leroi-Gourhan Paris, 25 août 1911 - Paris, 19 février 1986

André Leroi-Gourhan au Japon entre 1937 et 1939
© A.Leroi-Gourhan

André Leroi-Gourhan dans son bureau
© Centre Archéologique
de Pincevent, DR

Paléontologue pour les uns, ethnologue, préhistorien, anthropologue des techniques pour les autres, André Leroi-Gourhan est pourtant un autodidacte qui a quitté l’école à 14 ans.

André Leroi naît le 25 août 1911 à Paris. Après la mort de son père en 1915, il est élevé par sa grand-mère, Mme Gourhan. À 14 ans, il passe au marché aux puces les loisirs que lui laissent ses divers petits métiers. Consignant ses achats dans des carnets minutieusement annotés, il commence une hétéroclite collection de crânes humains et animaux, d’objets d’Afrique et d’Amérique, de poteries. À 18 ans, il suit les cours d’anthropologie physique à l’École d’anthropologie de Paris. Introduit dans les cercles de Russes blancs, il s’inscrit à l’École des langues orientales d’où il ressort diplômé de russe à 20 ans, et de chinois à 22 ans. Il fréquente les séminaires de Paul Granet et de Marcel Mauss à l’EPHE et fait partie, avec Marcel Griaule et Germaine Dieterlen, de la première génération d’étudiants à passer le certificat d’ethnologie.

De 1932 à 1935, il est de la bande d’étudiants bénévoles qui s’attaque sous la direction de Georges-Henri Rivière à la rénovation du Musée du Trocadéro et à la constitution du futur Musée de l’homme. Le voilà donc orientaliste, linguiste, ethnologue et anthropologue physique : le décor est d’ores et déjà planté pour la suite.

On le charge de réorganiser la section Arctique du Musée du Trocadéro et d’en mettre les objets en fiche, tâche dont il tire en 1936 ses premiers écrits sur la technologie, parus dans l’Encyclopédie française.

En 1937, boursier du gouvernement japonais, il passe deux ans au Japon en compagnie de son épouse Arlette. Il y étudie les Aïnous et rassemble une vaste documentation qu’il exploitera à travers ses études de technologie pour les abandonner après guerre à la suite de l’interdiction de poursuivre toute recherche sur les ennemis de l’Axe vaincus.

Boursier puis chargé de recherches au CNRS de 1940 à 1945, il remplace pendant la guerre Philippe Stern à la conservation du Musée Guimet. Ses travaux ne l’empêchent pas de s’engager dans la Résistance où il s’occupe en particulier de la mise à l’abri d’œuvres d’art (dont la Vénus de Milo et la Victoire de Samothrace) au château de Valençay.

Sa passion pour les objets et ses compétences muséographiques aboutissent en 1943 à la publication de L’Homme et la Matière et, en 1945, de Milieu et Techniques. En 1945, il soutient sa thèse sur l’Archéologie du Pacifique Nord commencée sous la direction de Marcel Mauss et la publie l’année suivante. Nommé maître de conférences en ethnologie coloniale à Lyon en 1944, il y développe entre autres un enseignement de technologie comparée à partir de l’étude de collections d’objets ethnographiques du Musée colonial de la Chambre de commerce de Lyon. Ne concevant pas l’ethnologie sans une part de terrain, il sillonne le Mâconnais avec des étudiants qu’il initie à ce qu’il appellera plus tard l’ethnologie préhistorique. De cette période datent ses premières fouilles à la grotte des Furtins dans l’Yonne (en 1946) puis dans les grottes d’Arcy-sur-Cure dès 1947. Sous l’influence des travaux d’archéologues russes des années 30, il conçoit une méthode de fouille par décapages horizontaux qui permet de retrouver les vestiges à l’emplacement qu’ils occupaient au moment de leur abandon par les hommes. Dans un manuel publié en 1950, il prône l’enregistrement systématique et exhaustif des vestiges de toutes catégories et insiste sur le fait que les vestiges en eux-mêmes comptent moins que leurs interrelations.

Sa volonté d’unir dans une même problématique le culturel et le biologique le pousse à soutenir en 1954 une thèse de craniologie des vertébrés. Parallèlement à son enseignement lyonnais qu’il poursuit  jusqu’en 1956, il est sous-directeur du Musée de l’Homme et partage sa vie entre Paris et Lyon. Il fonde en 1947 le centre de formation à la recherche ethnologique (CFRE) au Musée de l’Homme, puis le centre de documentation en recherches préhistoriques (CRDP). Il y organise des stages qui ont marqué des générations d’archéologues formés à la fin des années cinquante et durant les années soixante.

À la mort de Marcel Griaule en 1956, il lui succède à la Sorbonne, transformant la chaire d’ethnologie générale en chaire d’ethnologie-préhistorique.

À Pincevent, dans l’Yonne, où André Malraux l’appelle en 1964 afin de sauver le site de la destruction, il met en pratique ses méthodes de terrain et monte une véritable école de fouille. Le site de Pincevent est aujourd’hui encore un chantier-école où se forment les étudiants de préhistoire de l’université de Paris 1.

En 1962, à l’occasion du sauvetage de l’hypogée des Mournouards, dans la Marne, il étend ses méthodes de fouille déjà érigées en modèle au milieu funéraire : il montre comment l’étude minutieuse de l’agencement du monument funéraire et la position des ossements humains peut  permettre de retrouver les gestes funéraires et les bouleversements post-dépositionnels. Il fonde ainsi l’analyse taphonomique et l’archéologie funéraire.

Dans Le Geste et la parole paru en 1964, il tente de montrer comment, depuis les premiers homininés jusqu’aux hommes modernes, l’interaction de la nature et de la culture a produit une évolution insé-parablement culturelle et biologique.

Sans abandonner ses campagnes annuelles à Pincevent, qu’il poursuivra quasiment jusqu’à la fin de sa vie, il est happé par une nouvelle curiosité : les grottes ornées paléolithiques. Conformément à ses habitudes de collectionneur, il entreprend de rassembler toutes les données accessibles alors sur les grottes ornées, ce qui aboutit en 1965 à une somme : la Préhistoire de l’Art occidental. Au-delà de l’intérêt documentaire de cette œuvre, c’est son approche structuraliste qui est neuve, même s’il n’est pas le seul à l’avoir développée. Sous l’influence consciente ou inconsciente du structuralisme alors en vogue, deux autres chercheurs – Max Raphaël puis Annette Laming-Emperaire – ont indépendamment émis l’hypothèse que les œuvres pariétales n’étaient pas disposées au hasard sur les parois et répondaient à une organisation spatiale interne. Espace clos, organisé, structuré, la grotte était une construction symbolique. Ce nouveau regard porté sur l’art préhistorique constitue une avancée telle qu’il n’est plus possible aujourd’hui d’étudier les œuvres pariétales sans prendre en compte leur contexte et le système de leurs interrelations.

En 1969, il est élu au Collège de France puis membre de l’Institut comme orientaliste, lointain écho de ses jeunes années. En 1975, il crée au CNRS le laboratoire d’ethnologie préhistorique, qui existe encore aujourd’hui. Il prend sa retraite institutionnelle en 1981.

Autodidacte encyclopédique, qualifié à juste titre de « passe-muraille » de l’esprit, André Leroi-Gourhan était un homme des origines, au sens où ce qui l’intéressait était de soulever des questions : une fois la question posée et les réponses lointainement entrevues, il passait à autre chose. Il avait labouré, à d’autres de moissonner.

 

Sophie A. de Beaune
professeur à l’université Jean Moulin Lyon 3
chercheur à l’UMR 7041 archéologie et sciences de l’antiquité
directrice adjointe scientifique à l’INSHS – CNRS

Source: Commemorations Collection 2011

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