Georges Bataille

Billom (Puy-de-Dôme), 10 septembre 1897 - Paris, 9 juillet 1962

Cinquante ans après sa mort, l’œuvre de Georges Bataille* occupe, chez Gallimard, douze gros volumes, publiés de 1970 à 1988, et la bibliothèque de la Pléiade a accueilli, en 2004, ses Romans et récits. Pourtant, l’écrivain s’est, longtemps, comme dérobé à toute célébration possible. Soit parce que la part autobiographique de son inspiration réclamait l’obscurité : sur son enfance déchirée, aux prises avec un père syphilitique, paralysé, aveugle, et une mère mélancolique, la lumière ne sera jamais faite entièrement (mais Bernard Noël a tenté d’en restituer l’atmosphère dans La Maladie de la chair). Soit en raison de la nature, violemment érotique, de certains de ses écrits, que Bataille, ancien élève de l’École des chartes et en poste à la Bibliothèque Nationale, ne pouvait publier en son nom propre : Histoire de l’œil est un récit devenu célèbre, mais en 1928 il ne paraît que sous pseudonyme (Lord Auch), et à un tout petit nombre d’exemplaires. Il en ira de même pour le Madame Edwarda de 1941, signé Pierre Angélique, texte que Blanchot, à l’occasion d’une réédition en 1956, saluera comme « le plus “beau” récit contemporain ». Soit, enfin, parce que Bataille refuse de mener une carrière selon les règles du jeu littéraire : introduit par son ami Leiris dans le milieu surréaliste, il s’oppose aussitôt à André Breton, et donc à l’avant-garde instituée. Le Second Manifeste du surréalisme, en 1930, accuse vivement Bataille « de ne vouloir considérer que ce qu’il y a de plus vil, de plus décourageant et de plus corrompu » ; Bataille reproche à Breton son ton d’autorité et son « icarisme », c’est-à-dire son idéalisme, alors qu’il défendra toujours, pour sa part, un « bas matérialisme ». Fondamentalement, Bataille ne cherche la gloire que par le chemin paradoxal de l’infamie.

C’est donc d’abord dans des revues quelque peu en marge, et sans grande longévité, qu’apparaît le nom de Bataille : Documents (1929-1930), La Critique sociale (1931-1934), alors que l’écrivain est membre du Cercle communiste démocratique animé par Boris Souvarine, marxiste oppositionnel, puis Acéphale, fondée par Bataille lui-même (1936-1937). Il faut attendre 1938 pour voir Bataille au sommaire de la NRF, avec un article intitulé « L’Apprenti sorcier », qui procède des travaux du Collège de sociologie qu’il anime avec Caillois et Leiris ; et 1943 pour que Gallimard accueille L’Expérience intérieure – qui suscite un compte rendu acerbe de Sartre –, puis, les deux années suivantes, Le Coupable et Sur Nietzsche. C’est seulement après la guerre que Bataille connaît une véritable notoriété. Certes, ses romans (La Haine de la poésie en 1947, L’Abbé C. en 1950), publiés chez Minuit, comme l’essai La Part maudite (1949), ne se vendent guère ; mais il a fondé Critique, qui prend très vite une place éminente dans le paysage des revues. En 1957, trois de ses livres paraissent en quelques mois : chez Gallimard La Littérature et le Mal, chez Pauvert le roman Le Bleu du ciel (achevé depuis 1935), et chez Minuit L’Érotisme. Suivront encore Le Procès de Gilles de Rais (1959) et Les Larmes d’Éros (1961).

Toute sa vie durant, Bataille aura été mû par le désir insolent qu’il prête au héros du Bleu du ciel : celui de « tout renverser ». Non point tant par l’action politique, à laquelle l’écrivain semble avoir renoncé vers 1937, que dans et par son œuvre même. Nul hasard si en 1970 Robert Gallimard demande à Michel Foucault, qui vient d’être élu au Collège de France, un mot de « Présentation », et donc de caution, pour ouvrir, et surtout couvrir, le premier volume des Œuvres complètes. Auteur fétiche de l’avant-garde des années 1970 (Sollers, Barthes à un moindre degré), Bataille l’a été en tant que grand transgresseur subversif, s’inscrivant consciemment dans le sillage de Sade. Chez lui, nul respect du partage des genres (philosophie contre littérature, prose contre poésie). Point d’égards non plus pour le partage reçu des savoirs : Bataille fait communiquer le roman et les sciences (comme son ami Queneau), l’anthropologie et la mythologie (comme son ami Leiris), la politique et la psychanalyse (voir « La structure psychologique du fascisme », dans La Critique sociale), l’ethnologie et l’économie (voir « La notion de dépense », dans la même revue, article qui dialogue avec le célèbre « Essai sur le don » de Marcel Mauss). L’opposition du beau et du laid, Bataille prétend n’en avoir que faire, et, contre l’antique notion de forme, il promeut dès les années vingt une esthétique de l’informe. La société moderne s’est placée sous le signe de l’homogène : Bataille met l’accent sur ce qu’elle ignore ou rejette (l’irrationnel et le dégoûtant, le criminel et la prostituée, etc.), qu’il baptise l’hétérogène. La démocratie bourgeoise, on le sait depuis Tocqueville et Marx, est faite d’individus qui sont autant d’atomes : Bataille cherche le chemin d’une communication généralisée entre les hommes, qui ne se confond certes point avec la communion des catholiques. La religion en vigueur suppose contrôle et répression de la sexualité : Bataille expose une sexualité explosive, volontiers incestueuse (voir le roman Ma mère, publié en 1966), et nécrophile, mais il s’agit, par ces débordements et ces blasphèmes, de retrouver, jusque dans le sexe, du sacré – un sacré auquel est restituée sa double nature, pure et impure. La société de la Troisième République tend à l’athéisme : Bataille voudrait, quant à lui, fonder une athéologie, c’est-à-dire une science de l’absence de Dieu, qui tire les conséquences rigoureuses de l’enseignement de Nietzsche (si « Dieu est mort », il revient à l’homme de vivre jusqu’à l’impossible la nécessité de se substituer à lui). Le monde bourgeois ne rêve qu’accumulation de capital : Bataille plaide pour la dépense improductive, aussi bien dans les conduites individuelles (l’ivresse, la débauche), que collectives (la fête, la consomption des richesses, une économie de consumation et non pas de consommation). L’Occident s’est enfermé dans la prison de la rationalité et de l’utilité, du calcul qui privilégie demain au détriment d’aujourd’hui : Bataille prétend nous en délivrer, nous aider à perdre la tête, nous apprendre à vivre sans délai. La peur de la mort nous hante, il se peut que le sexe nous y fasse un instant échapper : Bataille nous conseille de vivre, comme lui, dans l’obsession de la mort, mais aussi dans la joie devant la mort, et il conçoit, c’est l’une de ses formules les plus célèbres, l’érotisme comme « l’approbation de la vie jusque dans la mort », ce qui signifie notamment que la mort peut être prise avec légèreté, mais aussi que le sexe n’est pas gaudriole. Cette œuvre angoissée, labyrinthique et fulgurante, qui fait de la littérature une héritière infidèle de la religion, n’est certes pas humaniste : mais elle a repoussé les limites de l’humain, et de la littérature. Elle a nourri des écrivains comme Denis Roche et Pascal Quignard, Yukio Mishima et Juan Goytisolo – et aussi Jonathan Littell. La mère n’en conseillera sans doute pas la lecture à sa fille. Mais l’inverse est probable.

Jean-François Louette
professeur à la Sorbonne

 

 

Editions

En 2012 a été célébré le cinquantenaire de la disparition de Georges Bataille. À cette occasion plusieurs publications sont parues, dont notamment, aux Éditions Lignes : Préface à la transgression, de Michel Foucault (1963) ; Bataille cosmique, premier essai publié du jeune chercheur Mong-Hy, détaillant de façon inédite l’intérêt porté par Georges Bataille aux découvertes scientifiques de son temps, et l’influence qu’eurent ces dernières sur sa propre pensée (avril 2012) ; de Georges Bataille, dans la série de rééditions conduite par Lignes depuis plusieurs années : La Souveraineté (mars 2012) et L’Alleluiah (Catéchisme de Dianus) (avril 2012), deux textes essentiels trop peu lus, qui font suite à celles, toujours disponibles, de La Structure psychologique du fascisme (2009) ; Discussion sur le péché (2010) et La Notion de dépense (2011) et L’Anus solaire & Sacrifices (2011)

« L’amour d’un être mortel » de Georges Bataille
Rue des Cascades (éditions à Ménilmontant), parution avril 2012, 40 p.
Thèmes : Intense texte philosophique de Georges Bataille sur l’amour et la communauté des amants, écrit en 1951 pour la remarquable revue internationale de littérature Botteghe Oscure, animée à Rome, de 1948 à 1959, par Marguerite Caetani

Francois Bruzzo, Georges Bataille, Chemins, L'Harmattan, coll. « L'œuvre et la psyché », octobre 2012, 160 p.

Frédéric Aribit, André Breton, Georges Bataille. Le vif du sujet, L'Harmattan, coll. « L'écarlate », octobre 2012, 316 p.

 

Vidéo

Georges Bataille à propos de son livre "La littérature et le mal" (Ina)