Claude Debussy

Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), 22 août 1862 - Paris, 25 mars 1918

Claude Debussy au piano dans la propriété d’Ernest Chausson à Luzancy, août 1893
Photographie prise par un anonyme - Paris, musée d’Orsay
© Musée d’Orsay, Dist. RMN / Patrice Schmidt

Il ne sera pas fait grief à Claude Debussy d’avoir cherché les honneurs ou brigué tel poste officiel comme tant d’artistes de sa génération en quête de reconnaissance institutionnelle. Le Prix de Rome décroché en 1884, et la Légion d’honneur obtenue en 1903 dans la foulée du triomphe de Pelléas et Mélisande n’ont détourné en rien Debussy de tracer sa route singulière avec une détermination teintée d’orgueil et de lucidité sur le monde environnant. Aux côtés de Stravinsky (dont il était l’ami) et de Webern, il apparaît comme une des figures majeures de la modernité au XXe siècle. Pour autant, le lyrisme, l’humour et l’exubérance rythmique se sont chez lui toujours conjugués merveilleusement avec le langage harmonique le plus novateur et à cette magie sonore immédiatement identifiable.

Les années d’apprentissage apparaissent comme un vaste laboratoire : si celles passées au Conservatoire ne sont guère couronnées de succès et briment plutôt la fantaisie du jeune Claude-Achille, sa curiosité d’esprit – un trait dominant de sa personnalité – est favorisée par ses rencontres hors Conservatoire : celle avec Mme Mauté de Fleurville, disciple de Chopin, qui inculque à l’adolescent un jeu chanté, au fond du clavier, et une vénération pour le compositeur des Mazurkas qui rejaillira dans l’écriture pianistique du futur auteur des Images et des Estampes ; rencontre avec Nadejda von Meck, protectrice de Tchaikovsky, dont Debussy déchiffrera les symphonies et les ballets avant de découvrir la musique de Moussorgsky. Deux voyages à Bayreuth à la fin des années 80, et c’est la plongée dans l’univers de Richard Wagner, d’abord porté aux nues puis analysé avec un recul qui permettra à Debussy d’échapper à l’emprise wagnérienne, tout à la fois musicale et intellectuelle, sur la quasi-totalité des compositeurs européens. Ajoutons la connaissance approfondie qu’il acquiert des maîtres anciens – Palestrina, Bach, Rameau, Couperin –, son goût prononcé pour la peinture – Turner et Whistler au-dessus de tout – et la poésie – Baudelaire et Verlaine –, qu’il met très tôt en musique. Ses amis parmi lesquels Ernest Chausson, Éric Satie, André Messager (le chef d’orchestre qui créera Pelléas et Mélisande), Pierre Louÿs (dont les Chansons de Bilitis deviennent de sensuelles mélodies en 1897) comptent aussi dans son développement artistique. À trente ans, Debussy possède armes et bagages pour lancer une véritable « révolution de velours » qui atomise tous les genres passés au crible de son intelligence, de ses recherches et de sa sensibilité : la voix, le piano, l’orchestre, l’opéra.

Accompagnant le mouvement symboliste, il témoigne de son admiration pour Mallarmé dans le Prélude à l’après-midi d’un faune (1894), coup de tonnerre dans un ciel français arc-bouté sur les procédés wagnériens et l’emphase franckiste. Mallarmé écrivit à Debussy que la musique allait « bien plus loin, vraiment, dans la nostalgie et dans la lumière, avec finesse, avec malaise, avec richesse ». Dans la même veine, les six ans d’un travail acharné sur Pelléas et Mélisande (1902), inspiré de la pièce de Maurice Maeterlinck, sonnent la fin de l’académisme des auteurs lyriques de l’époque : « Le besoin de basse beauté et d’art imbécile dont tant de gens se réclament » écrit Debussy à propos de Louise de Gustave Charpentier... Les parties chantées servent au plus près la prosodie de la langue française, ne contiennent que très peu d’airs tels qu’ils étaient habituellement attendus, et privilégient la compréhension du texte – nouveautés qui ont heurté le public de l’époque. Si le lyrisme est présent dans les duos d’amour de Pelléas et Mélisande, tout aspect déclamatoire lui est refusé. On retrouvera ce goût pour la langue française et les poètes anciens dans les cycles de Mélodies écrits à partir de 1900 : Trois Chansons de France (Charles d’Orléans et Tristan Lhermite, 1904), Trois Ballades de François Villon (1910).

À partir du succès de Pelléas et Mélisande, qui franchit bientôt les frontières, Debussy va renouveler de fond en comble le traitement de l’orchestre avec La Mer (1905) et Ibéria (1908). « Debussy a réellement inventé un procédé dans lequel les notions mêmes d’exposition et de développement coexistent dans un jaillissement ininterrompu, qui permet à l’œuvre de se propulser en quelque sorte par elle-même, sans le secours d’un modèle préétabli. » (Jean Barraqué).

Parallèlement, ses recherches sur le piano aboutissent à une floraison de chefs-d’œuvre : Estampes (1903), les deux cahiers d’Images (1904-07), Children’s Corner (1908), les deux livres de Préludes (1910-12). Debussy tourne le dos aux sonates et autres pièces de genre en vogue pour se concentrer sur le son, sa matière, sa vibration, le silence qui précède ou en découle, l’atmosphère d’un paysage, la restitution poétique d’un souvenir. L’ellipse, la suggestion, le flottement, l’étagement voluptueux des plans sonores sont mis en espace avec une précision d’écriture qui interdit tout flou « pseudo-impressionniste » dans l’exécution… Cependant, l’humour pince-sans-rire, la verve instrumentale et rythmique, l’art de la cantilène sont également célébrés.

Le Martyre de Saint-Sébastien, mystère en cinq actes sur un livret de D’Annunzio (1911), créé par la danseuse Ida Rubinstein, alterne des pages inspirées et d’autres plus archaïsantes, écrites dans le style des polyphonistes de la Renaissance. Jeux, ballet dansé par Nijinski (1913) et les Douze Études pour piano (1915) figurent parmi les œuvres les plus visionnaires de Debussy, celles qui vont marquer tout le XXe siècle, les Bela Bartok, Pierre Boulez, Maurice Ohana, Benjamin Britten, mais aussi Bill Evans et Miles Davis.

Les dernières années sont doublement marquées par un cancer qui mine Debussy et par la déclaration de guerre. Férocement anti-allemand (mais délivrant un message pacifiste dans son ballet pour enfants La Boîte à joujoux de 1913), Debussy revendique sa qualité de « Musicien Français » jusque dans ses ultimes partitions, les trois Sonates pour divers instruments qu’il parvient à composer (violoncelle et piano puis flûte, alto et harpe en 1915, violon et piano en 1917).

La vie affective de Claude Debussy a été tumultueuse. À peine sorti de l’adolescence, il fait une cour effrénée à Marie Vasnier, femme mariée à l’un de ses premiers protecteurs, par ailleurs soprano amateur à qui le jeune compositeur dédie plusieurs dizaines de mélodies… On lui connaît des liaisons avec la fille du peintre Alfred Stevens, Catherine, et la cantatrice Thérèse Roger. Après huit ans passés avec une jeune femme d’origine modeste, Gaby Dupont, il vit avec Lilly Texier une relation de cinq ans qui se conclut, en 1904, par une tentative de suicide de cette dernière et un énorme scandale dans le monde musical parisien. Debussy voit s’éloigner de nombreux amis. Il épouse Emma Bardac, naguère égérie de Gabriel Fauré, puis première femme du banquier Sigismond Bardac. Ils ont une fille en 1905, Claude-Emma, bientôt rebaptisée Chouchou, pour qui son père écrira les ravissants Children’s Corner en 1908.

 

Philippe Cassard, pianiste-concertiste producteur à France-Musique

 

Pour aller plus loin : Vers la suprématie musicale française ? Le conservatoire de Paris en temps de Grande Guerre ; La mort de Debussy vue depuis Vienne ; Répétition générale de Pelléas et Mélisande à l'Opéra-Comique (Paris)