Insurrection communale de Laon et assassinat de l'évêque Gaudry

jeudi 25 avril 1112

L’assassinat de l’évêque Gaudry. De miraculis beate Marie Laudunensis
B.N. lat. 12593, f°33 (XIIIe siècle) Bibliothèque nationale de France
© BnF
 

Le jeudi 25 avril 1112, en début d’après-midi, un groupe de conjurés, à la tête d’une foule d’insurgés, prit d’assaut, pilla et incendia la maison fortifiée de Gaudry, l’évêque de Laon, aux cris de « Commune ! Commune ! ». Ce dernier, après avoir combattu, trouva refuge dans un tonneau de son cellier. Bientôt découvert, il en fut tiré par les cheveux, roué de coups, frappé à mort avec une hache double et son cadavre mutilé, traîné au coin de la rue la plus proche, fut exposé aux railleries et aux jets de pierres, tandis que le feu détruisait le chevet de la cathédrale et une partie du cœur de la cité.

La notoriété de ce drame doit beaucoup à la qualité des pages circonstanciées, pleines d’émotion, subtilement rédigées par Guibert, abbé de Nogent-sous-Coucy, dans son Autobiographie. Elle résulte aussi de la force symbolique de cet événement dans l’essor du mouvement communal en France du Nord.

Laon, vieille cité royale et marché régional (vin, céréales, fibres textiles), connaît au XIe siècle une prospérité enviable. Le siège de l’évêque-comte du Laonnois est devenu un enjeu majeur dans la rivalité des groupes aristocratiques. En 1106, Enguerrand de Boves, châtelain de Coucy, réussit à y faire élire Gaudry, chancelier du roi d’Angleterre. Le nouvel évêque, confirmé par le pape, fomente complots et assassinats pour accroître son influence et abuse d’une fiscalité arbitraire pour remplir ses caisses. Il s’engage dans une lutte de clans qui désorganise la vie locale et crée l’exaspération. Les bourgeois influents, soudoyant les grands de son entourage, obtiennent, en son absence, l’octroi d’une première commune (droit de prêter un serment d’entraide pour assurer la protection de chacun et la paix publique), assortie d’avantages fiscaux (1111). Le tout est confirmé par le roi Louis VI. Gaudry, s’estimant lésé, réitère, à son retour, extorsions arbitraires et manipulations de monnaie, ruinant l’économie locale. Décidé à en finir avec la commune, il achète l’approbation du monarque (18 avril 1112) et rompt le contrat, provoquant la conjuration des bourgeois et le déclenchement de la révolte.

Les historiens du XIXe siècle, tels Augustin Thierry, ont vu dans cette journée de soulèvement du « peuple laonnois », la manifestation héroïque d’une authentique aspiration démocratique. Les sources infirment cette vision romantique. Les conjurés de Laon ne furent en rien les libérateurs d’un peuple opprimé. Ils tentèrent de substituer aux intérêts de l’aristocratie guerrière, ceux d’un groupe de riches citadins, propriétaires, serviteurs de haut vol et maîtres du marché. Après une dure répression et un temps de pacification, le roi promulgua en 1128 une « institution de paix » (ou commune), avec l’accord de l’évêque Barthélemy de Jur. Ce fragile compromis accordait à l’élite bourgeoise, une juridiction municipale et des privilèges fiscaux. L’opposition acharnée de l’évêque Roger de Rozoy (1174-1207) empêcha l’extension de ce régime au comté du Laonnois pourtant intimement lié à la cité. Un siècle de procès incessants avec le chapitre affaiblit l’institution. Après une révolte sanglante en 1295, le roi la supprima et installa son prévôt (1331).

Malgré ces tensions, Laon, connut aux XIIe et XIIIe siècles une prospérité dont témoigne encore son patrimoine monumental. Son histoire propose une facette richement documentée du développement urbain et de ses péripéties dans le royaume capétien.

 

Alain Saint-Denis
professeur émérite à l’université de Bourgogne